Du 5 au 25 juillet. — Deux semaines d'écoulées, et aucune tentative, pour me rapprocher de Thomas Roch, n'a pu réussir. Il est évident que des mesures sont prises pour le soustraire à mon influence, si inefficace qu'elle ait été jusqu'alors. Mon seul espoir est que le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade perdront leur temps et leurs peines à vouloir s'approprier les secrets de l'inventeur.

Trois ou quatre fois, — à ma connaissance du moins, — Thomas Roch et l'ingénieur Serkö se sont promenés ensemble, en faisant le tour du lagon. Autant que j'ai pu en juger, le premier semblait écouter avec une certaine attention ce que lui disait le second. Celui-ci lui a fait visiter toute la caverne, l'a conduit à la fabrique d'énergie électrique, lui a montré en détail la machinerie du tug… Visiblement, l'état mental de Thomas Roch s'est amélioré depuis son départ de Healthful-House.

C'est dans l'habitation de Ker Karraje que Thomas Roch occupe une chambre à part. Je ne mets pas en doute qu'il ne soit journellement circonvenu, surtout par l'ingénieur Serkö. À l'offre de lui payer son engin du prix exorbitant qu'il demande, — et se rend-il compte de la valeur de l'argent? — aura-t-il la force de résister?… Ces misérables peuvent l'éblouir de tant d'or, provenant des rapines accumulées durant tant d'années!… En l'état d'esprit où il se trouve, ne se laissera-t-il pas aller à communiquer la composition de son Fulgurateur?… Il suffirait alors de rapporter à Back-Cup les substances nécessaires, et Thomas Roch aura tout le loisir de se livrer à ses combinaisons chimiques. Quant aux engins, quoi de plus facile que d'en commander un certain nombre dans une usine du continent, d'en ordonner la fabrication par pièces séparées, de manière à ne point éveiller les soupçons?… Et ce que peut devenir un tel agent de destruction entre les mains de ces pirates, mes cheveux se dressent rien que d'y penser!

Ces intolérables appréhensions ne me laissent plus une heure de répit, elles me rongent, ma santé s'en ressent. Bien qu'un air pur emplisse l'intérieur de Back-Cup, je suis parfois pris d'étouffements. Il me semble que ces épaisses parois m'écrasent de tout leur poids. Et puis, je me sens séparé du reste du monde, — comme en dehors de notre globe, — ne sachant rien de ce qui se passe dans les pays d'outre-mer!… Ah! à travers cette ouverture à la voûte qui s'évide au-dessus du lagon, s'il était possible de s'enfuir… de se sauver par la cime de l'îlot… de redescendre à sa base!…

Dans la matinée du 25 juillet, je rencontre enfin Thomas Roch. Il est seul sur la rive opposée, et je me demande même, puisque je ne les ai pas vus depuis la veille, si Ker Karraje, l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade ne sont pas partis pour quelque «expédition» au large de Back-Cup…

Je me dirige vers Thomas Roch et, avant qu'il ait pu m'apercevoir, je l'examine avec attention.

Sa physionomie sérieuse, pensive, n'est plus celle d'un fou. Il marche à pas lents, les yeux baissés, ne regardant pas autour de lui, et porte sous son bras une planchette tendue d'une feuille de papier où sont dessinées différentes épures.

Soudain, sa tête se relève vers moi, il s'avance d'un pas et me reconnaît:

«Ah! toi… Gaydon!… s'écrie-t-il. Je t'ai donc échappé!… Je suis libre!»

Il peut se croire libre, en effet, — plus libre à Back-Cup qu'il ne l'était à Healthful-House. Mais ma présence est de nature à lui rappeler de mauvais souvenirs et va peut-être déterminer une crise, car il m'interpelle avec une extraordinaire animation: