—Mais… fit Benito.

—Sinon, je prends le bras de Manoel, et nous nous sauverons, nous nous perdrons, et tu seras obligé de courir après nous!

—Hein! as-tu bonne envie que je refuse? s'écria Benito, en regardant son ami Manoel.

—Je le crois bien! répondit le jeune homme.

—Eh bien, non! s'écria Benito. Je ne refuse pas! J'obéirai pour que tu enrages! En route!»

Et les voilà tous les quatre, suivis du noir, qui s'enfoncent sous ces beaux arbres, dont l'épais feuillage empêchait les rayons du soleil d'arriver jusqu'au sol.

Rien de plus magnifique que cette partie de la rive droite de l'Amazone. Là, dans une confusion pittoresque, s'élevaient tant d'arbres divers que, sur l'espace d'un quart de lieue carré, on a pu compter jusqu'à cent variétés de ces merveilles végétales. En outre, un forestier eût aisément reconnu que jamais bûcheron n'y avait promené sa cognée ou sa hache. Même après plusieurs siècles de défrichement, la blessure aurait encore été visible. Les nouveaux arbres eussent-ils eu cent ans d'existence, que l'aspect général n'aurait plus été celui des premiers jours, grâce à cette singularité, surtout, que l'espèce des lianes et autres plantes parasites se serait modifiée. C'est là un symptôme curieux, auquel un indigène n'aurait pu se méprendre.

La joyeuse bande se glissait donc dans les hautes herbes, à travers les fourrés, sous les taillis, causant et riant. En avant, le nègre, manoeuvrant son sabre d'abatis, faisait le chemin, lorsque les broussailles étaient trop épaisses, et il mettait en fuite des milliers d'oiseaux.

Minha avait eu raison d'intercéder pour tout ce petit monde ailé, qui papillonnait dans le haut feuillage. Là se montraient les plus beaux représentants de l'ornithologie tropicale. Les perroquets verts, les perruches criardes semblaient être les fruits naturels de ces gigantesques essences. Les colibris et toutes leurs variétés, barbes-bleues, rubis-topaze, «tisauras» à longues queues en ciseau, étaient comme autant de fleurs détachées que le vent emportait d'une branche à l'autre. Des merles au plumage orangé, bordé d'un liséré brun, des becfigues dorés sur tranche, des «sabias» noirs comme des corbeaux, se réunissaient dans un assourdissant concert de sifflements. Le long bec du toucan déchiquetait les grappes d'or des «guiriris». Les pique-arbres ou piverts du Brésil secouaient leur petite tête mouchetée de points pourpres. C'était l'enchantement des yeux.

Mais tout ce monde se taisait, se cachait, lorsque, dans la cime des arbres, grinçait la girouette rouillée de l'»alma de gato», l'âme du chat, sorte d'épervier fauve-clair. S'il planait fièrement en déployant les longues plumes blanches de sa queue, il s'enfuyait lâchement, à son tour, au moment où apparaissait dans les zones supérieures le «gaviaô», grand aigle à tête de neige, l'effroi de toute la gent ailée des forêts.