Minha faisait admirer à Manoel ces merveilles naturelles qu'il n'eût pas retrouvées dans leur simplicité primitive au milieu des provinces plus civilisées de l'est. Manoel écoutait la jeune fille plus des yeux que de l'oreille. D'ailleurs, les cris, les chants de ces milliers d'oiseaux, étaient si pénétrants parfois, qu'il n'eût pu l'entendre. Seul, le rire éclatant de Lina avait assez d'acuité pour dominer de sa joyeuse note les gloussements, pépiements, hululements, sifflements, roucoulements de toute espèce.
Au bout d'une heure, on n'avait pas franchi plus d'un petit mille. En s'éloignant des rives, les arbres prenaient un autre aspect. La vie animale ne se manifestait plus au ras du sol, mais à soixante ou quatre-vingts pieds au-dessus, par le passage des bandes de singes, qui se poursuivaient à travers les hautes branches. Çà et là, quelques cônes de rayons solaires perçaient jusqu'au sous-bois. En vérité, la lumière, dans ces forêts tropicales, ne semble plus être un agent indispensable à leur existence. L'air suffit au développement de ces végétaux, grands ou petits, arbres ou plantes, et toute la chaleur nécessaire à l'expansion de leur sève, ils la puisent, non dans l'atmosphère ambiante, mais au sein même du sol, où elle s'emmagasine comme dans un énorme calorifère.
Et à la surface des bromélias, des serpentines, des orchidées, des cactus, de tous ces parasites enfin qui formaient une petite forêt sous la grande, que de merveilleux insectes on était tenté de cueillir comme s'ils eussent été de véritables fleurs, nestors aux ailes bleues, faites d'une moire chatoyante; papillons «leilus» à reflets d'or, zébrés de franges vertes, phalènes agrippines, longues de dix pouces, avec des feuilles pour ailes; abeilles «maribundas», sorte d'émeraudes vivantes, serties dans une armature d'or; puis des légions de coléoptères lampyres ou pyriphores, des valagumes au corselet de bronze, aux élytres vertes, projetant une lumière jaunâtre par leurs yeux, et qui, la nuit venue, devaient illuminer la forêt de leurs scintillements multicolores!
«Que de merveilles! répétait l'enthousiaste jeune fille.
—Tu es chez toi, Minha, ou du moins tu l'as dit, s'écria Benito, et voilà comment tu parles de tes richesses!
—Raille, petit frère! répondit Minha. Il m'est bien permis de louer tant de belles choses, n'est-ce pas, Manoel? Elles sont de la main de Dieu et appartiennent à tout le monde!
—Laissons rire Benito! dit Manoel. Il s'en cache, mais il est poète à ses heures, et il admire autant que nous toutes ces beautés naturelles! Seulement, lorsqu'il a un fusil sous le bras, adieu la poésie!
—Sois donc poète, frère! répondit la jeune fille.
—Je suis poète! répliqua Benito. Ô nature enchanteresse, etc.»
Il faut bien convenir, cependant, que Minha, en interdisant à son frère l'usage de son fusil de chasseur, lui avait imposé une véritable privation. Le gibier ne manquait pas dans la forêt, et il eut sérieusement lieu de regretter quelques beaux coups.