Ce fut le 25 juin, au soir, que la jangada vint s'arrêter devant Tabatinga, la première ville brésilienne, située sur la rive gauche, à la naissance du rio dont elle porte le nom, et qui dépend de la paroisse de Saint-Paul, établie en aval sur la rive droite.

Joam Garral avait résolu de passer là trente-six heures, afin de donner quelque repos à son personnel. Le départ ne devait donc s'effectuer que le 27, dans la matinée.

Cette fois, Yaquita et ses enfants, moins menacés peut-être qu'à Iquitos de servir de pâture aux moustiques indigènes, avaient manifesté l'intention de descendre à terre et de visiter la bourgade.

On estime actuellement à quatre cents habitants, presque tous Indiens, la population de Tabatinga, en y comprenant, sans doute, ces nomades qui errent plutôt qu'ils ne se fixent sur les bords de l'Amazone et de ses petits affluents.

Le poste de l'île de la Ronde a été abandonné depuis quelques années et transporté à Tabatinga même. On peut donc dire que c'est une ville de garnison; mais, en somme, la garnison n'est composée que de neuf soldats, presque tous Indiens, et d'un sergent, qui est le véritable commandant de la place.

Une berge, haute d'une trentaine de pieds, dans laquelle sont taillées les marches d'un escalier peu solide, forme en cet endroit la courtine de l'esplanade qui porte le petit fortin. La demeure du commandant comprend deux chaumières disposées en équerre, et les soldats occupent un bâtiment oblong, élevé à cent pas de là au pied d'un grand arbre.

Cet ensemble de cabanes ressemblerait parfaitement à tous les villages ou hameaux, qui sont disséminés sur les rives du fleuve, si un mât de pavillon, empanaché des couleurs brésiliennes, ne s'élevait au-dessus d'une guérite, toujours veuve de sa sentinelle, et si quatre petits pierriers de bronze n'étaient là pour canonner au besoin toute embarcation qui n'avancerait pas à l'ordre.

Quant au village proprement dit, il est situé en contrebas, au-delà du plateau. Un chemin, qui n'est qu'un ravin ombragé de ficus et de miritis, y conduit en quelques minutes. Là, sur une falaise de limon à demi crevassée, s'élèvent une douzaine de maisons recouvertes de feuilles de palmier «boiassu», disposées autour d'une place centrale.

Tout cela n'est pas fort curieux, mais les environs de Tabatinga sont charmants, surtout à l'embouchure du Javary, qui est assez largement évasée pour contenir l'archipel des îles Aramasa. En cet endroit se groupent de beaux arbres, et, parmi eux, grand nombre de ces palmiers dont les souples fibres, employées à la fabrication des hamacs et des filets de pêche, font l'objet d'un certain commerce. En somme, ce lieu est un des plus pittoresques du Haut-Amazone.

Tabatinga, d'ailleurs, est destinée à devenir, avant peu, une station assez importante, et elle prendra, sans doute, un rapide développement. Là, en effet, devront s'arrêter les vapeurs brésiliens qui remonteront le fleuve, et les vapeurs péruviens qui le descendront. Là se fera l'échange des cargaisons et des passagers. Il n'en faudrait pas tant à un village anglais ou américain pour devenir, en quelques années, le centre d'un mouvement commercial des plus considérables.