Le fleuve est très beau en cette partie de son cours. Bien évidemment, l'effet des marées ordinaires ne se fait pas sentir à Tabatinga, qui est située à plus de six cents lieues de l'Atlantique. Mais il n'en est pas ainsi de la «pororoca», cette espèce de mascaret, qui, pendant trois jours, dans les grands flux de syzygies, gonfle les eaux de l'Amazone et les repousse avec une vitesse de dix-sept kilomètres à l'heure. On prétend, en effet, que ce raz de marée se propage jusqu'à la frontière brésilienne.

Le lendemain, 26 juin, avant le déjeuner, la famille Garral se prépara à débarquer, afin de visiter la ville.

Si Joam, Benito et Manoel avaient déjà mis le pied dans plus d'une cité de l'empire brésilien, il n'en était pas ainsi de Yaquita et de sa fille. Ce serait donc pour elles comme une prise de possession.

On conçoit donc que Yaquita et Minha dussent attacher quelque prix à cette visite.

Si, d'autre part, Fragoso, en sa qualité de barbier nomade, avait déjà couru les diverses provinces de l'Amérique centrale, Lina, elle, pas plus que sa jeune maîtresse, n'avait encore foulé le sol brésilien.

Mais, avant de quitter la jangada, Fragoso était venu trouver Joam
Garral, et il avait eu avec lui la conversation que voici:

«Monsieur Garral, lui dit-il, depuis le jour où vous m'avez reçu à la fazenda d'Iquitos, logé, vêtu, nourri, en un mot accueilli si hospitalièrement, je vous dois…

—Vous ne me devez absolument rien, mon ami, répondit Joam
Garral. Donc, n'insistez pas…

—Oh! rassurez-vous, s'écria Fragoso, je ne suis point en mesure de m'acquitter envers vous! J'ajoute que vous m'avez pris à bord de la jangada et procuré le moyen de descendre le fleuve. Mais nous voici maintenant sur la terre du Brésil, que, suivant toute probabilité, je ne devais plus revoir! Sans cette liane…

—C'est à Lina, à Lina seule, qu'il faut reporter votre reconnaissance, dit Joam Garral.