—Je le sais, répondit Fragoso, et jamais je n'oublierai ce que je lui dois, pas plus qu'à vous.
—On dirait, Fragoso, reprit Joam, que vous venez me faire vos adieux! Votre intention est-elle donc de rester à Tabatinga?
—En aucune façon, monsieur Garral, puisque vous m'avez permis de vous accompagner jusqu'à Bélem, où je pourrai, je l'espère du moins, reprendre mon ancien métier.
—Eh bien, alors, si telle est votre intention, que venez-vous me demander, mon ami?
—Je viens vous demander si vous ne voyez aucun inconvénient à ce que je l'exerce en route, ce métier. Il ne faut pas que ma main se rouille, et, d'ailleurs, quelques poignées de reis ne feraient pas mal au fond de ma poche, surtout si je les avais gagnés. Vous le savez, monsieur Garral, un barbier, qui est en même temps un peu coiffeur, je n'ose dire un peu médecin par respect pour monsieur Manoel, trouve toujours quelques clients dans ces villages du Haut-Amazone.
—Surtout parmi les Brésiliens, répondit Joam Garral, car pour les indigènes…
—Je vous demande pardon, répondit Fragoso, parmi les indigènes surtout! Ah! pas de barbe à faire, puisque la nature s'est montrée très avare de cette parure envers eux, mais toujours quelque chevelure à accommoder suivant la dernière mode! Ils aiment cela, ces sauvages, hommes on femmes! Je ne serai pas installé depuis dix minutes sur la place de Tabatinga, mon bilboquet à la main,— c'est le bilboquet qui les attire d'abord, et j'en joue fort agréablement—, qu'un cercle d'Indiens et d'Indiennes se sera formé autour de moi. On se dispute mes faveurs! Je resterais un mois ici, que toute la tribu des Ticunas se serait fait coiffer de mes mains! On ne tarderait pas à savoir que le «fer qui frise»,— c'est ainsi qu'ils me désignent—, est de retour dans les murs de Tabatinga! J'y ai passé déjà à deux reprises, et mes ciseaux et mon peigne ont fait merveille! Ah! par exemple, il n'y faudrait pas revenir trop souvent, sur le même marché! Mesdames les Indiennes ne se font pas coiffer tous les jours, comme nos élégantes des cités brésiliennes! Non! Quand c'est fait, en voilà pour un an, et, pendant un an, elles emploient tous leurs soins à ne pas compromettre l'édifice que j'ai élevé, avec quelque talent, j'ose le dire! Or, il y a bientôt un an que je ne suis venu à Tabatinga. Je vais donc trouver tous mes monuments en ruine, et, si cela ne vous contrarie pas, monsieur Garral, je voudrais me rendre une seconde fois digne de la réputation que j'ai acquise dans ce pays. Question de reis avant tout, et non d'amour-propre, croyez-le bien!
—Faites donc, mon ami, répondit Joam Garral en souriant, mais faites vite! Nous ne devons rester qu'un jour à Tabatinga, et nous en repartirons demain dès l'aube.
—Je ne perdrai pas une minute, répondit Fragoso. Le temps de prendre les ustensiles de ma profession, et je débarque!
—Allez! Fragoso, répondit Joam Garral. Puissent les reis pleuvoir dans votre poche!