—Et à les surmonter, quand elles ne sont pas insurmontables, répondit Banks.
—Eh bien, surmontez!
—Je surmonte, et voici comment. Mon cher Munro, tous ces moteurs, dont le capitaine a parlé, cela marche, cela traîne, cela tire, mais cela se fatigue aussi. Cela est rétif, cela s'entête, et surtout cela mange. Or, pour peu que les pâturages viennent à manquer, comme on ne peut pas remorquer cinq cents acres de prairies à sa suite, l'attelage s'arrête, s'épuise, tombe, meurt de faim, la maison roulante ne roule plus, et elle reste aussi immobile que le bungalow où nous discutons on ce moment. Il s'ensuit donc que ladite maison ne sera pratique que le jour où ce sera une maison à vapeur.
—Qui courra sur des rails! s'écria le capitaine, en haussant les épaules.
—Non, sur des routes, répondit l'ingénieur, et traînée par quelque locomotive routière perfectionnée.
—Bravo! s'écria le capitaine, bravo! Du moment que votre maison ne roulera plus sur un railway et pourra se diriger à sa fantaisie, sans suivre votre impérieuse ligne de fer, j'en suis.
—Mais, fis-je observer à Banks, si mules, ânes, chevaux, boeufs, éléphants, mangent, une machine mange aussi, et, faute de combustible, elle s'arrêtera en route.
—Un cheval-vapeur, répondit Banks, égale en force trois à quatre chevaux-nature, et cette puissance peut être accrue encore. Un cheval-vapeur n'est sujet ni à la fatigue ni à la maladie. Par tous les temps, sous toutes les latitudes, sous le soleil, sous la pluie, sous la neige, il va toujours sans jamais s'épuiser. Il n'a même pas à redouter les attaques des fauves, ni la morsure des serpents, ni la piqûre des taons et autres redoutables insectes. Il n'a besoin ni de l'aiguillon du bouvier, ni du fouet des conducteurs. Se reposer, inutile, il se passe de sommeil. Le cheval-vapeur, sorti de la main de l'homme, est, étant donné son but, et qu'on n'attend pas de lui qu'il puisse un jour être mis à la broche, supérieur à tous les animaux de trait que la Providence a mis à la disposition de l'humanité. Un peu d'huile ou de graisse, un peu de charbon ou de bois, c'est tout ce qu'il consomme. Or, vous le savez, mes amis, ce ne sont pas les forêts qui manquent dans la péninsule indienne, et le bois y appartient à tout le monde!
—Bien dit! s'écria le capitaine Hod. Hurrah pour le cheval-vapeur! Je vois déjà la maison roulante de l'ingénieur Banks, traînée sur les grandes routes de l'Inde, pénétrant à travers les jungles, s'enfonçant sous les forêts, s'aventurant jusque dans les repaires des lions, des tigres, des ours, des panthères, des guépards, et nous, à l'abri de ses murs, nous payant des hécatombes de fauves à dépiter tous les Nemrod, les Anderson, les Gérard, les Pertuiset, les Chassaing du monde! Ah! Banks, l'eau m'en vient à la bouche, et vous me faites bien regretter de ne pas avoir à naître dans quelque cinquante ans d'ici!
—Et pourquoi, mon capitaine?