Mais si les tigres y sont en grand nombre, qu'on ne s'imagine pas qu'ils courent les territoires sans nécessité. Tant que la faim ne les pousse pas, ils restent cachés dans leurs repaires, et ce serait une erreur de penser qu'on les rencontre à chaque pas. Combien de voyageurs ont parcouru les forêts ou les jungles, sans en avoir jamais vu! Aussi, lorsqu'une chasse s'organise, doit-on commencer par reconnaître les passes habituelles de ces animaux, et, surtout, découvrir le ruisseau ou la source à laquelle ils vont ordinairement se désaltérer.
Cela ne suffit même pas, et il faut encore les attirer. On le fait assez facilement, en plaçant un quartier de boeuf, attaché à un poteau, dans quelque endroit entouré d'arbres ou de rochers, qui peuvent servir d'abri aux chasseurs. C'est ainsi, du moins, que l'on procède en forêt.
En plaine, c'est autre chose, et l'éléphant devient le plus utile auxiliaire de l'homme dans ces dangereuses chasses à courre. Mais ces animaux doivent être parfaitement dressés à cette manoeuvre. Malgré tout, ils sont parfois pris de paniques, ce qui rend très périlleuse la position des chasseurs juchés sur leur dos. Il convient de dire aussi que le tigre n'hésite pas à se jeter sur l'éléphant. La lutte entre l'homme et lui se fait alors sur le dos du gigantesque pachyderme, qui s'emporte, et il est rare qu'elle ne se termine pas à l'avantage du fauve.
C'est ainsi, cependant, que s'accomplissent les grandes chasses des rajahs et des riches sportsmen de l'Inde, dignes de figurer dans les annales cynégétiques.
Mais telle n'était point la manière de procéder du capitaine Hod. C'était à pied qu'il s'en allait à la recherche des tigres, c'était à pied qu'il avait coutume de les combattre.
Cependant, nous suivions Kâlagani, qui marchait d'un bon pas. Réservé comme un Indou, il causait peu et se bornait à répondre brièvement aux questions qui lui étaient posées.
Une heure après, nous faisions halte près d'un ruisseau torrentueux, dont les berges portaient des empreintes d'animaux, fraîches encore. Au milieu d'une petite clairière se dressait un poteau, auquel pendait tout un quartier de boeuf.
L'appât n'avait pas été entièrement respecté. Il venait d'être récemment déchiqueté par la dent des chacals, ces filous de la faune indienne, toujours en quête de quelque proie, cette proie ne leur fût-elle pas destinée. Une douzaine de ces carnassiers s'enfuirent à notre approche et nous laissèrent la place libre.
«Capitaine, dit Kâlagani. c'est ici que nous allons attendre la tigresse. Vous voyez que l'endroit est favorable pour un affût.»
En effet, il était facile de se poster dans les arbres ou derrière les roches, de manière à pouvoir croiser ses feux sur le poteau isolé au milieu de la clairière.