Enfin, le 27, la tigresse signala son apparition par un nouveau méfait. Un buffle, appartenant à notre hôte, disparut d'un pâturage voisin de Souari, et l'on n'en retrouva plus que les restes à un quart de mille du village. L'assassinat,—meurtre avec préméditation, eût dit un légiste,—s'était accompli un peu avant le lever du jour. L'assassin ne pouvait être loin.

Mais l'auteur principal du crime, était-ce bien cette tigresse, si inutilement recherchée jusqu'alors?

Les Indous de Souari n'en doutèrent pas.

«C'est mon oncle, ce ne peut être que lui, qui a fait le coup!» nous dit un des montagnards. Mon oncle! C'est ainsi que les Indous désignent généralement le tigre dans la plupart des territoires de la péninsule. Cela tient à ce qu'ils croient que chacun de leurs ancêtres est logé pour l'éternité dans le corps de l'un de ces membres de la famille des félins. Cette fois, ils auraient pu plus justement dire: C'est ma tante!

La décision fut aussitôt prise de se mettre en quête de l'animal, sans même attendre la nuit, puisque la nuit lui permettrait de se mieux dérober aux recherches. Il devait être repu, d'ailleurs, et n'aurait plus quitté son repaire avant deux ou trois jours.

On se mit en campagne. À partir de l'endroit où le buffle avait été saisi, des empreintes sanglantes marquaient le chemin suivi par la tigresse. Ces empreintes se dirigeaient vers un petit taillis, qui avait été battu déjà plusieurs fois, sans qu'on y pût rien découvrir. On résolut donc de cerner ce taillis, de manière à former un cercle que l'animal ne pourrait pas franchir, du moins sans être vu.

Les montagnards se dispersèrent de manière à se rabattre peu à peu vers le centre, en rétrécissant leur cercle. Le capitaine Hod, Kâlagani et moi, nous étions d'un côté, Banks et Fox de l'autre, mais en constante communication avec les gens du kraal et ceux du village. Évidemment, chaque point de cette circonférence était dangereux, puisque, sur chaque point, la tigresse pouvait essayer de la rompre.

Nul doute, d'ailleurs, que l'animal ne fût dans le taillis. En effet, les empreintes, qui y aboutissaient par un côté, ne reparaissaient pas de l'autre. Que là fût sa retraite habituelle, ce n'était pas prouvé, car on l'y avait déjà cherché sans succès; mais, en ce moment, toutes les présomptions étaient pour que ce taillis lui servît de refuge.

Il était alors huit heures du matin. Toutes les dispositions prises, nous avancions peu à peu, sans bruit, en resserrant de plus en plus le cercle d'investissement. Une demi-heure après, nous étions à la limite des premiers arbres.

Aucun incident ne s'était produit, rien ne dénonçait la présence de l'animal, et, pour mon compte, je me demandais si nous ne manoeuvrions pas en pure perte.