C'était bien un lion, un de ces lions sans crinière,—que cette particularité distingue de leurs congénères d'Afrique,—mais un véritable lion, le lion réclamé par Mathias Van Guitt.

La farouche bête, pendue par une de ses pattes de devant, que serrait le noeud coulant de la corde, donnait de terribles secousses, sans parvenir à se dégager.

Le premier mouvement du capitaine Hod, malgré la recommandation du fournisseur, fut de faire feu.

«Ne tirez pas, capitaine! s'écria Mathias Van Guitt, Je vous en conjure, ne tirez pas!

—Mais…

—Non! non! vous dis-je! Ce lion s'est pris à l'un de mes pièges et il m'appartient!» C'était un piège, en effet,—un piège-potence, à la fois très simple et très ingénieux. Une corde résistante est fixée à une branche d'arbre forte et flexible. Cette branche est recourbée vers le sol, de manière que l'extrémité inférieure de la corde, terminée par un noeud coulant, puisse être engagée dans l'entaille d'un pieu solidement fiché en terre. À ce pieu on place un appât, de telle façon que si un animal veut y toucher, il devra engager dans le noeud soit sa tête, soit l'une de ses pattes. Mais à peine l'a-t-il fait, que l'appât, si peu qu'il ait été remué, dégage la corde de l'entaille, la branche se redresse, l'animal est enlevé, et, au même moment, un lourd cylindre de bois, glissant le long de la corde, tombe sur le noeud, l'assujettit fortement et empêche qu'il puisse se desserrer sous les efforts du pendu. Ce genre de piège est fréquemment dressé dans les forêts de l'Inde, et les fauves s'y laissent prendre beaucoup plus communément qu'on ne serait tenté de le croire. Le plus souvent, il arrive que la bête est saisie par le cou, ce qui amène une strangulation presque immédiate, en même temps que sa tête est à demi fracassée par le lourd cylindre de bois. Mais le lion qui se débattait sous nos yeux n'avait été pris que par la patte. Il était donc vivant, bien vivant, et digne de figurer parmi les hôtes du fournisseur. Mathias Van Guitt, enchanté de l'aventure, dépêcha Kâlagani vers le kraal, avec ordre d'en ramener la cage roulante sous la conduite d'un charretier. Pendant ce temps, nous pûmes observer tout à l'aise l'animal, dont notre présence redoublait la fureur. Le fournisseur, lui, ne le quittait pas des yeux. Il tournait autour de l'arbre, ayant soin, d'ailleurs, de se tenir hors de portée des coups de griffe que le lion détachait à droite et à gauche. Une demi-heure après, arrivait la cage, traînée par deux buffles. On y descendait le pendu, non sans quelque peine, et nous reprenions le chemin du kraal.

«Je commençais véritablement à désespérer, nous dit Mathias Van Guitt. Les lions ne figurent pas pour un chiffre important parmi les bêtes némorales de l'Inde…

—Némorales? dit le capitaine Hod.

—Oui, les bêtes qui hantent les forêts, et je m'applaudis d'avoir pu capturer ce fauve, qui fera honneur à ma ménagerie!»

Du reste, Mathias Van Guitt, à dater de ce jour, n'eut plus à se plaindre de la malchance.