—Il n'en est que plus terrible!» répondit l'Indou. Kâlagani avait donné à cet éléphant le nom dont les chasseurs se servent pour désigner les mâles qui ne portent qu'une seule défense. Ce sont des animaux particulièrement révérés des Indous, surtout lorsque c'est la défense droite qui leur manque. Tel était celui-ci, et, ainsi que l'avait dit Kâlagani, il était très redoutable, comme tous ceux de son espèce. On le vit bien. Ce gunesh poussa une longue note de clairon, recourba sa trompe, dont les éléphants ne se servent jamais pour combattre, et se précipita contre notre Géant d'Acier. Sa défense frappa normalement la tôle de la poitrine, la traversa de part en part; mais, rencontrant l'épaisse armure du foyer intérieur, elle se brisa net au choc. Le train tout entier ressentit la secousse. Cependant, la force acquise l'entraîna en avant, et il repoussa le gunesh, qui, lui faisant tête, essaya vainement de résister. Mais son appel avait été entendu et compris. Toute la masse antérieure du troupeau s'arrêta et présenta un insurmontable obstacle de chair vivante. Au même moment, les groupes de l'arrière, continuant leur marche, se poussèrent violemment contre la vérandah. Comment résister à une pareille force d'écrasement? En même temps, quelques-uns de ceux que nous avions en flanc, leurs trompes levées, se cramponnaient aux montants des voitures qu'ils secouaient avec violence. Il ne fallait pas s'arrêter, ou c'en était fait du train, mais il fallait se défendre. Plus d'hésitation possible. Fusils et carabines furent braqués sur les assaillants. «Que pas un coup ne soit perdu! cria le capitaine Hod. Mes amis, visez-les à la naissance de la trompe, ou dans le creux qui est au-dessous de l'oeil. C'est souverain!» Le capitaine Hod fut obéi. Plusieurs détonations éclatèrent, qui furent suivies de hurlements de douleur. Trois ou quatre éléphants, touchés au bon endroit, étaient tombés, en arrière et latéralement,—circonstance heureuse, puisque leurs cadavres n'obstruaient pas la route. Les premiers groupes s'étaient un peu reculés, et le train put continuer sa marche.

«Rechargez et attendez!» cria le capitaine Hod.

Si ce qu'il commandait d'attendre était l'attaque du troupeau tout entier, ce ne fut pas long. Elle se fit avec une violence telle, que nous nous crûmes perdus. Un concert de furieux et rauques hurlements éclata soudain. On eût dit de ces éléphants de combat que les Indous, par un traitement particulier, amènent à cette surexcitation de la rage nommée «musth». Rien n'est plus terrible, et les plus audacieux «éléphantadors», élevés dans le Guicowar pour lutter contre ces redoutables animaux, auraient certainement reculé devant les assaillants de Steam-House. «En avant! criait Banks.

—Feu!» criait Hod.

Et, aux hennissements plus précipités de la machine, se joignaient les détonations des armes. Or, dans cette masse confuse, il devenait difficile de viser juste, ainsi que l'avait recommandé le capitaine. Chaque balle trouvait bien un morceau de chair à trouer, mais elle ne frappait pas mortellement. Aussi, les éléphants, blessés, redoublaient-ils de fureur, et, à nos coups de fusil, ils répondaient par des coups de défenses, qui éventraient les parois de Steam-House.

Cependant, aux détonations des carabines, déchargées à l'avant et à l'arrière du train, à l'éclatement des balles explosibles dans le corps des animaux, se joignaient les sifflements de la vapeur, surchauffée par le tirage artificiel. La pression montait toujours. Le Géant d'Acier entrait dans le tas, le divisait, le repoussait. En même temps, sa trompe mobile, se levant et s'abattant comme une massue formidable, frappait à coups redoublés sur la masse charnue que déchiraient ses défenses.

Et l'on avançait sur l'étroite route. Quelquefois, les roues patinaient à la surface du sol, mais elles finissaient par le remordre de leurs jantes rayées, et nous gagnions du côté du lac.

«Hurrah! criait le capitaine Hod, comme un soldat qui se jette au plus fort de la mêlée.

—Hurrah! hurrah!» répétions-nous après lui. Mais, bientôt, une trompe s'abat sur la vérandah de l'avant. Je vois le moment où le colonel Munro, enlevé par ce lasso vivant, va être précipité sous les pieds des éléphants. Et il en eût été ainsi, sans l'intervention de Kâlagani, qui trancha la trompe d'un vigoureux coup de hache. Ainsi donc, tout en prenant part à la défense commune, l'Indou ne perdait pas de vue sir Edward Munro. Dans ce dévouement à la personne du colonel, qui ne s'était jamais démenti, il semblait comprendre que c'était celui de nous qu'il fallait avant tout protéger. Ah! quelle puissance notre Géant d'Acier contenait dans ses flancs! Avec quelle sûreté il s'enfonçait dans la masse, à la manière d'un coin, dont la force de pénétration est pour ainsi dire infinie! Et, comme au même moment, les éléphants de l'arrière-garde nous poussaient de la tête, le train s'avançait sans arrêt, sinon sans secousses, et marchait même plus vite que nous n'eussions pu l'espérer.

Tout à coup, un bruit nouveau se fit entendre au milieu du vacarme général.