Chaque année, d'après les calculs de M. Foa, on n'en tue pas moins de quarante mille sur le continent africain, qui produisent sept cent cinquante mille kilogrammes d'ivoire expédiés en Angleterre. Avant un demi-siècle, il n'en restera plus un seul, bien que la durée de leur existence soit considérable. Ne serait-il pas plus sage de tirer profit de ces précieux animaux par la domestication, puisqu'un éléphant est capable de porter la charge de trente-deux hommes et de faire quatre fois plus de chemin qu'un piéton? Et puis, étant domestiqués, ils vaudraient, comme dans l'Inde, de quinze cents à deux mille francs, au lieu des cent francs que l'on tire de leur mort.

L'éléphant d'Afrique forme, avec l'éléphant d'Asie, les deux seules espèces existantes. On a établi quelque différence entre elles. Si les premiers sont inférieurs par la taille à leurs congénères asiatiques, si leur peau est plus brune, leur front plus convexe, ils ont les oreilles plus larges, les défenses plus longues, ils montrent une humeur plus farouche, presque irréductible.

Pendant cette expédition, le Portugais n'avait eu qu'à se féliciter et aussi les deux amateurs de ce sport. On le répète, les pachydermes sont encore nombreux sur la terre libyenne. Les régions de l'Oubanghi offrent un habitat qu'ils recherchent, des forêts et des plaines marécageuses qu'ils affectionnent. Ils y vivent par troupes, d'ordinaire surveillées par un vieux mâle. En les attirant dans des enceintes palissadées, en leur préparant des trappes, en les attaquant lorsqu'ils étaient isolés, Urdax et ses compagnons avaient fait bonne campagne, sans accidents sinon sans dangers ni fatigues. Mais, sur cette route du retour, ne semblait- il pas que la troupe furieuse, dont les cris emplissaient l'espace, allait écraser au passage toute la caravane?…

Si le Portugais avait eu le temps d'organiser la défensive, lorsqu'il croyait à une agression des indigènes campés au bord de la forêt, que ferait-il contre cette irruption?… Du campement, il ne resterait bientôt plus que débris et poussière!… Toute la question se réduisait à ceci: le personnel parviendrait-il à se garer en se dispersant sur la plaine?… Qu'on ne l'oublie point, la vitesse de l'éléphant est prodigieuse, et un cheval au galop ne saurait la dépasser.

«Il faut fuir… fuir à l'instant!… affirma Khamis en s'adressant au Portugais.

— Fuir!…» s écria Urdax.

Et le malheureux trafiquant comprenait bien que ce serait perdre, avec son matériel, tout le produit de l'expédition.

D'ailleurs, à demeurer au campement, le sauverait-il et n'était-ce pas insensé que de s'obstiner à une résistance impossible?…

Max Huber et John Cort attendaient qu'une résolution eût été prise, décidés à s'y soumettre, quelle qu'elle fût.

Cependant la masse se rapprochait, et avec un tel tumulte qu'on ne parvenait guère à s'entendre.