-- Je connais le système... Peut-on loger dans l'enceinte ? demanda Schwartz.

-- Non. Vous devez vous procurer une demeure à l'extérieur, mais vous pourrez prendre vos repas à la cantine de l'atelier pour un prix très modéré. Votre salaire est d'un dollar par jour en débutant. Il s'accroît d'un vingtième par trimestre... L'expulsion est la seule peine. Elle est prononcée par moi en première instance, et par l'ingénieur en appel, sur toute infraction au règlement... Commencez-vous aujourd'hui ?

-- Pourquoi pas ?

-- Ce ne sera qu'une demi-journée », fit observer le contremaître en guidant Schwartz vers une galerie intérieure.

Tous deux suivirent un large couloir, traversèrent une cour et pénétrèrent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme par la disposition de sa légère charpente, au débarcadère d'une gare de premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil, ne put retenir un mouvement d'admiration professionnelle.

De chaque côté de cette longue halle, deux rangées d'énormes colonnes cylindriques, aussi grandes, en diamètre comme en hauteur, que celles de Saint-Pierre de Rome, s'élevaient du sol jusqu'à la voûte de verre qu'elles transperçaient de part en part. C'étaient les cheminées d'autant de fours à puddler, maçonnés à leur base. Il y en avait cinquante sur chaque rangée.

A l'une des extrémités, des locomotives amenaient à tout instant des trains de wagons chargés de lingots de fonte qui venaient alimenter les fours. A l'autre extrémité, des trains de wagons vides recevaient et emportaient cette fonte transformée en acier.

L'opération du « puddlage » a pour but d'effectuer cette métamorphose. Des équipes de cyclopes demi-nus, armés d'un long crochet de fer, s'y livraient avec activité.

Les lingots de fonte, jetés dans un four doublé d'un revêtement de scories, y étaient d'abord portés à une température élevée. Pour obtenir du fer, on aurait commencé à brasser cette fonte aussitôt qu'elle serait devenue pâteuse. Pour obtenir de l'acier, ce carbure de fer, si voisin et pourtant si distinct par ses propriétés de son congénère, on attendait que la fonte fût fluide et l'on avait soin de maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du bout de son crochet, pétrissait et roulait en tous sens la masse métallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ; puis, au moment précis où elle atteignait, par son mélange avec les scories, un certain degré de résistance, il la divisait en quatre boules ou « loupes » spongieuses, qu'il livrait, une à une, aux aides-marteleurs.

C'est dans l'axe même de la halle que se poursuivait l'opération. En face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en mouvement par la vapeur d'une chaudière verticale logée dans la cheminée même, occupait un ouvrier « cingleur ». Armé de pied en cap de bottes et de brassards de tôle, protégé par un épais tablier de cuir, masqué de toile métallique, ce cuirassier de l'industrie prenait au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette énorme masse, elle exprimait comme une éponge toutes les matières impures dont elle s'était chargée, au milieu d'une pluie d'étincelles et d'éclaboussures.