À dix heures du matin, Glenarvan, ne voulant pas renouveler les fautes d’Annibal à Capoue, donna le signal du départ. Les outres de cuir furent remplies d’eau, et l’on partit. Les chevaux bien restaurés montrèrent beaucoup d’ardeur, et, presque tout le temps, ils se maintinrent à l’allure du petit galop de chasse. Le pays plus humide devenait aussi plus fertile, mais toujours désert. Nul incident ne se produisit pendant les journées du 2 et du 3 novembre, et le soir, les voyageurs, rompus déjà aux fatigues des longues marches, campèrent à la limite des pampas, sur les frontières de la province de Buenos-Ayres. Ils avaient quitté la baie de Talcahuano le 14 octobre; ainsi donc, en vingt-deux jours, quatre cent cinquante milles, c’est-à-dire près des deux tiers du chemin, se trouvaient heureusement franchis.

Le lendemain matin, on dépassa la ligne conventionnelle qui sépare les plaines argentines de la région des pampas. C’est là que Thalcave espérait rencontrer les caciques aux mains desquels il ne doutait pas de trouver Harry Grant et ses deux compagnons d’esclavage.

Des quatorze provinces qui composent la république argentine, celle de Buenos-Ayres est à la fois la plus vaste et la plus peuplée. Sa frontière confine aux territoires indiens du sud, entre le soixante-quatrième et le soixante-cinquième degré.

Son territoire est étonnamment fertile. Un climat particulièrement salubre règne sur cette plaine couverte de graminées et de plantes arborescentes légumineuses, qui présente une horizontalité presque parfaite jusqu’au pied des sierras Tandil et Tapalquem.

Depuis qu’ils avaient quitté la Guamini, les voyageurs constataient, non sans grande satisfaction, une amélioration notable dans la température. Sa moyenne ne dépassait pas dix-sept degrés centigrades, grâce aux vents violents et froids de la Patagonie qui agitent incessamment les ondes atmosphériques. Bêtes et gens n’avaient donc aucun motif de se plaindre, après avoir tant souffert de la sécheresse et de la chaleur. On s’avançait avec ardeur et confiance. Mais, quoi qu’en eût dit Thalcave, le pays semblait être entièrement inhabité, ou, pour employer un mot plus juste, «déshabité.»

Souvent la ligne de l’est côtoya ou coupa des petites lagunes, faites tantôt d’eaux douces, tantôt d’eaux saumâtres.

Sur les bords et à l’abri des buissons sautillaient de légers roitelets et chantaient de joyeuses alouettes, en compagnie des «tangaras», ces rivaux en couleurs des colibris étincelants. Ces jolis oiseaux battaient gaiement de l’aile sans prendre garde aux étourneaux militaires qui paradaient sur les berges avec leurs épaulettes et leurs poitrines rouges. Aux buissons épineux se balançait, comme un hamac de créole, le nid mobile des «annubis», et sur le rivage des lagunes, de magnifiques flamants, marchant en troupe régulière, déployaient au vent leurs ailes couleur de feu. On apercevait leurs nids groupés par milliers, en forme de cônes tronqués d’un pied de haut, qui formaient comme une petite ville. Les flamants ne se dérangeaient pas trop à l’approche des voyageurs. Ce qui ne fit pas le compte du savant Paganel.

«Depuis longtemps, dit-il au major, je suis curieux de voir voler un flamant.

—Bon! dit le major.

—Or, puisque j’en trouve l’occasion, j’en profite.