Sa déception fut grande d’apprendre qu’il ne s’était absolument rien passé, que les émigrants étaient partis les uns après les autres, sans même discuter l’opportunité d’établir un gouvernement quelconque, et plus grande encore de constater que son interlocuteur, pour qui il éprouvait autant de respect que de reconnaissance, semblait approuver une aussi déraisonnable conduite. Il montra au Kaw-djer les tas de planches élevés en bon ordre le long de la rivière,

«Et mon bois? interrogea-t-il en manière d’objection. Comment ferai-je pour le vendre?

—Pourquoi, répliqua le Kaw-djer, ceux qui n’en auront point le profit se chargeraient-ils de le vendre à votre place? Je ne suis pas inquiet, d’ailleurs, et je suis certain que vous vous tirerez fort bien d’affaire tout seul.

—Il se peut, reconnut Germain Rivière. N’empêche que ma peine serait de beaucoup diminuée, si, moyennant une faible contribution, quelques-uns se chargeaient de satisfaire aux besoins généraux de la colonie. La vie ne sera pas drôle, si l’on ne divise pas un peu le travail, si chacun ne pense qu’à soi et se trouve par contre dans l’obligation de se procurer lui-même tout ce qui lui est nécessaire. Un échange de services réciproques rendrait, à mon avis, l’existence plus douce.

—Vous avez donc tant de besoins? demanda le Kaw-djer en souriant.

Mais Germain Rivière paraissait soucieux et préoccupé.

—Il est naturel, dit-il, que l’on veuille avoir la récompense de son travail. Si l’île Hoste ne peut me l’offrir, si elle demeure aussi dénuée de ressources, je la quitterai—et je ne serai pas le seul!—quand j’aurai mis de côté de quoi vivre dans un pays plus agréable. Pour y arriver, je saurai, ainsi que vous le dites, me tirer d’affaire, et d’autres sauront évidemment se débrouiller comme moi. Mais ceux qui n’en seront pas capables resteront sur le carreau.

—Vous êtes ambitieux, monsieur Rivière! s’écria le Kaw-djer.

—Si je ne l’étais pas, je ne me donnerais pas tant de mal, riposta Germain Rivière.

—Est-il bien utile de s’en donner tant?