—Très utile. Sans nos efforts à tous, le monde serait comme aux premiers âges, et le progrès ne serait qu’un mot.

—Un progrès, dit amèrement le Kaw-djer, qui ne s’obtient qu’au bénéfice de quelques-uns...

—Les plus courageux et les plus sages!

—Et au détriment du plus grand nombre.

—Les plus paresseux et les plus lâches. Ceux-ci sont des vaincus dans tous les cas. Bien gouvernés, ils seront peut-être misérables. Livrés à eux-mêmes, ils mourront de leur misère.

—Il ne faut cependant pas tant de choses pour vivre!

—Trop encore, si l’on est faible, ou malade, ou stupide. Ceux qui sont dans ce cas auront toujours des maîtres. A défaut de lois, après tout bénignes, il leur faudra subir la tyrannie des plus forts.»

Le Kaw-djer secoua la tête d’un air mal convaincu. Il connaissait cette antienne. L’imperfection humaine, l’inégalité native, ce sont les excuses éternellement invoquées pour justifier la contrainte et l’oppression, alors qu’on crée ainsi au contraire, en prétendant les atténuer, des maux qui, dans l’état de nature, ne sont aucunement inéluctables.

Il était troublé pourtant. Le souvenir de la conduite de Lewis Dorick et de sa bande au cours de l’hivernage, leur exploitation éhontée des émigrants les plus faibles, donnaient une force singulière à ce que lui disait un homme dont il était obligé d’estimer le caractère.

Chez les voisins de Germain Rivière, l’impression qu’il recueillit fut identique. Les Gimelli et les Ivanoff avaient ensemencé plusieurs hectares de froment et de seigle. Les jeunes pousses verdissaient déjà la terre et promettaient une magnifique récolte pour le mois de février. Les Gordon, par contre, étaient moins avancés. Leurs vastes prairies, soigneusement closes de barrières, étaient encore à peu près désertes. Mais ils avaient la certitude d’un accroissement prochain du nombre de leurs animaux. Ce jour venu, ils auraient en abondance le lait et le beurre, comme ils avaient déjà les œufs.