De cette agression, dont il avait reconnu l’auteur, Halg, imbu des idées du Kaw-djer, ne chercha pas à tirer vengeance. Il ne releva pas, davantage, les jours suivants, les provocations incessantes de son adversaire. Mais Sirk, enhardi par l’impunité, ne devait pas tarder à le pousser à bout et à le mettre dans l’obligation de se défendre.

Si Lazare Ceroni, sauvé de l’ennui par son abrutissement, ne souffrait pas de son inaction, il n’en était pas de même des autres ouvriers, ses camarades. Ceux-ci ne savaient que faire de leur temps, et, d’autre part, les plus réfléchis d’entre eux ne laissaient pas de concevoir des inquiétudes d’avenir. Être restés à l’île Hoste, c’était fort bien. Encore fallait-il s’arranger de manière à y vivre. Après avoir taillé, il fallait coudre. Certes, ils ne manquaient de rien actuellement, mais qu’arriverait-il quand les provisions seraient épuisées?

Tant pour parer au danger futur que pour se défendre contre l’ennui immédiat, presque tous s’ingéniaient. Réalisant un rêve longtemps caressé, certains s’étaient improvisés entrepreneurs, chacun dans sa profession. Au-dessus de plusieurs portes, on apercevait des enseignes annonçant que la maison abritait un serrurier, un maçon, un menuisier, voire un cordonnier ou un tailleur. Malheureusement, les clients manquaient à ces industriels. Quand bien même, d’ailleurs, leurs échoppes eussent été mieux achalandées, qu’auraient-ils fait de l’argent gagné? Il leur eût été impossible de l’utiliser d’aucune façon et, particulièrement, de l’échanger contre des denrées alimentaires, dont l’utilité, dans les circonstances présentes, primait celle de tout autre objet.

C’est pourquoi plus avisés peut-être étaient ceux qui, renonçant à exercer leur profession habituelle, limitaient leur talent à rechercher tout simplement leur nourriture. La chasse leur étant interdite par l’absence d’armes à feu, la culture par leur ignorance absolue de la terre, ils ne pouvaient espérer la trouver qu’en pêchant. Ils pêchaient donc, suivant, en cela, l’exemple qui leur était donné par quelques colons.

Outre le Kaw-djer et ses deux compagnons, Hartlepool et quatre des marins du Jonathan s’étaient, en effet, consacrés dès les premiers jours à la pêche. A eux cinq, ils avaient entrepris la construction d’une chaloupe de même taille que la Wel-Kiej, et, en attendant qu’elle fût terminée, ils sillonnaient la mer sur de légères pirogues rapidement établies à la mode fuégienne.

Comme le Kaw-djer, Hartlepool et ses matelots conservaient dans du sel les poissons inutiles à leur consommation du jour. Par ce moyen, ils s’assuraient, du moins, contre le risque de mourir de faim.

Alléchés par leurs succès, quelques émigrants ouvriers réussirent, avec l’aide des charpentiers, à fabriquer deux petites embarcations et lancèrent à leur tour lignes et filets.

Mais pêcher est un métier comme un autre. Qui veut l’exercer avec fruit doit l’avoir appris par la pratique. Les amateurs en firent l’expérience. Tandis que les filets de Karroly et de son fils, d’Hartlepool et de ses marins, crevaient sous le poids des poissons, les leurs remontaient vides le plus souvent. Ils ne pouvaient guère compter sur ce moyen pour se constituer une réserve. Tout au plus réussissaient-ils à varier parfois leur ordinaire quotidien. Encore arrivait-il que ce modeste résultat ne fût pas atteint et qu’ils revinssent bredouilles, pour employer ce terme consacré.

Un jour où leurs efforts avaient eu cette fortune, le canot de ces apprentis pêcheurs croisa la Wel-Kiej qui rentrait au mouillage sous la conduite de Halg et de Karroly. Sur le pont de la chaloupe s’étalaient, bien rangés les uns près des autres, une vingtaine de poissons, dont quelques-uns de belle taille. Cette vue excita la convoitise des pêcheurs malheureux.

«Eh!... l’Indien!... appela l’un des ouvriers formant l’équipage du canot.