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Le Kaw-djer retourna la tête. (Page 168.)

Beauval, toutefois, ne parla pas tout de suite. La vérité est qu’il était fort embarrassé. Il avait, cependant, préparé son discours, mais, en se trouvant en face du Kaw-djer dont la froide gravité intimidait étrangement, il ne se rappelait plus ses phrases pompeuses et il prenait conscience de l’énormité, de l’incommensurable sottise de sa démarche.

A force de rêver au principe fondamental de la doctrine socialiste, Beauval avait fini par découvrir qu’il existait sur l’île Hoste des «instruments de production», auxquels cette doctrine pouvait, à la rigueur, être applicable. Les embarcations, et, plus que toutes les autres, la Wel-Kiej, n’étaient-elles pas des «instruments de production»? N’en était-il pas un, ce fusil du Kaw-djer, qui gisait précisément sur le sable devant celui-ci? Cet unique fusil excitait notamment la convoitise de Beauval. Quelle supériorité il assurait à son propriétaire! Dès lors, quoi de plus naturel, quoi de plus légitime, que cette supériorité fût assurée au Gouverneur, c’est-à-dire à celui qui personnifiait l’intérêt collectif?

—Kaw-djer, dit enfin Beauval, vous savez ou vous ne savez pas que j’ai été, il y a quelque temps, élu Gouverneur de l’île Hoste.

Le Kaw-djer, souriant ironiquement dans sa barbe, ne répondit que par un geste d’indifférence.

—Il m’est apparu, reprit Beauval, que le premier de mes devoirs, dans les circonstances présentes, était de mettre au service de la collectivité les avantages particuliers qui peuvent se trouver dans la possession de quelques-uns de ses membres.

Beauval fit une pause, attendant une approbation. Le Kaw-djer persistant dans son silence, il poursuivit:

—En ce qui vous concerne, Kaw-djer, vous possédez, il n’y a même que vous qui possédiez un fusil et une chaloupe. Ce fusil est la seule arme à feu de la colonie, cette chaloupe y est la seule embarcation sérieuse permettant d’entreprendre un voyage de quelque durée...