Quand il fut en sûreté de l’autre côté de la rivière, il se retourna menaçant:
—Nous nous reverrons!» cria-t-il.
Si peu redoutable que fût la colère de Beauval, il y avait lieu pourtant d’en tenir compte dans une certaine mesure. L’orgueil meurtri peut donner du cœur au plus lâche, et il n’était pas impossible qu’il se risquât, avec la complicité de ses clients ordinaires, à quelque coup de main, en profitant de l’obscurité de la nuit.
Heureusement, il était facile de parer à ce danger. Beauval, en se retournant de nouveau cent pas plus loin, put voir Hartlepool et Karroly en train d’enlever le tablier du ponceau qui reliait les deux rives. La flottille étant tout entière à l’ancre dans l’anse du Bourg-Neuf, les communications étaient ainsi coupées avec Libéria, et une surprise devenait irréalisable.
En comprenant à quel travail se livraient ses adversaires, Beauval, furieux, montra le poing.
Le Kaw-djer se contenta de hausser les épaules, et, l’une après l’autre, les planches du tablier continuèrent à tomber. Bientôt, il ne subsista que les madriers formant les piles, contre lesquels bruissait l’eau de la rivière séparant désormais les deux campements adverses.
Ainsi se manifestait une fois de plus la nature combative des humains. En acceptant dans leur cœur la possibilité d’un recours à la guerre, en y préludant, de la manière que l’usage a consacrée, par la rupture des relations diplomatiques, ces habitants de deux hameaux perdus aux confins du monde habitable prouvaient que les citoyens des grands empires ne sont pas les seuls à mériter le nom d’hommes.
IX
LE DEUXIÈME HIVER.
Lorsque le mois d’avril ramena l’hiver avec lui, aucun fait nouveau de quelque importance n’avait jalonné la vie poignante et monotone des habitants de Libéria. Tant que la température fut clémente, ils se laissèrent vivre sans souci de l’avenir, et les troubles atmosphériques dont s’accompagne l’équinoxe les surprirent en plein rêve. Par exemple, aux premiers souffles des bourrasques hivernales, Libéria parut se dépeupler. De même que l’année précédente, on se calfeutra au fond des maisons closes.