Après six semaines d’efforts ininterrompus, ayant enfin terminé une grossière cabane, il avait entrepris le défrichement. Malheureusement, sa mauvaise étoile l’avait conduit sur un sol lourd et sillonné d’un inextricable réseau de racines dans lequel la pioche et la bêche avaient peine à se frayer passage. Malgré son labeur acharné, la surface préparée pour l’ensemencement était insignifiante, lorsque l’hiver fit son apparition.

Toute culture étant ainsi arrêtée net, dans un moment où il ne pouvait encore espérer la moindre récolte, et les vivres, d’autre part, commençant à lui manquer, il avait dû se résigner à abandonner sur place ses quelques outils et ses inutiles semences, et à refaire en sens inverse le long chemin parcouru quatre mois plus tôt d’un cœur joyeux. Dix jours durant, sa famille et lui s’étaient traînés à travers l’île, se terrant sous la neige pendant les tourmentes, marchant avec de la boue jusqu’aux genoux quand la température devenait plus douce, pour arriver finalement à la côte, harassés, épuisés, affamés.

Beauval s’occupa de soulager ces pauvres gens. Par ses soins, une des maisons démontables leur fut attribuée, et on leur donna des vivres sur lesquels ils se jetèrent goulûment. Cela fait, il considéra l’incident comme résolu de satisfaisante façon.

Les jours suivants le détrompèrent. Il ne s’en passait plus que l’un ou l’autre des émigrants partis au printemps ne regagnât la côte, ceux-ci seuls, ceux-là ramenant avec eux femmes et enfants, mais tous pareillement déguenillés et pareillement affamés.

Certaines familles revenaient moins nombreuses qu’elles n’étaient parties. Où étaient les manquants? Morts sans doute. Et sans doute, aussi, la théorie lamentable des survivants continuait à s’égrener à travers l’île, tous convergeant vers le même point: Libéria, où leur flux ininterrompu ne tarderait pas à poser le plus effrayant des problèmes.

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Sur l’autre berge, une centaine d’hommes... (Page 199.)

Vers le 15 juin, plus de trois cents colons étaient venus grossir la population de la capitale. Jusque-là, Beauval avait pu suffire à la tâche. Chacun, grâce à lui, avait trouvé refuge dans les maisons démontables où l’on s’entassait comme autrefois. Mais quelques-unes de ces maisons ayant été transportées sur la rive gauche où elles formaient désormais le Bourg-Neuf, d’autres ayant été détruites avec imprévoyance, certaines ayant été réunies en une seule plus vaste que Beauval appelait pompeusement son «Palais», la place alors commença à manquer, et il fallut de nouveau recourir aux tentes.

Mais la question des vivres dominait toutes les autres. Cette multitude de bouches avides diminuaient rapidement les provisions apportées par le Ribarto. Alors qu’on pensait avoir la vie assurée pour une année et plus, on ne pourrait même pas, du train dont allaient les choses, atteindre le printemps. Beauval eut la sagesse de le comprendre et, faisant enfin acte de chef, rendit un décret par lequel il rationnait sévèrement la population croissante.