Il fut débordé. On ne tenait aucun compte d’un décret qu’on savait être dénué de sanction. Afin de le faire respecter, force lui fut de recruter parmi ses plus chauds partisans une vingtaine de volontaires qui montèrent la garde autour des provisions, comme l’avaient jadis montée l’équipage du Jonathan. Cette mesure excita des murmures, mais Beauval fut obéi.

Celui-ci croyait en avoir fini avec les difficultés de la situation ou du moins avoir reculé les mauvais jours autant que cela était humainement possible, quand d’autres catastrophes fondirent sur Libéria.

Tous ces vaincus, qui refluaient vers la mer, y revenaient moralement déprimés, affaiblis physiquement tant par le climat que par les privations et les fatigues de la route. Ce qui devait arriver arriva. Une violente épidémie se déclara. La maladie et la mort firent rage dans cette population débilitée.

L’excès de leur détresse ramena vers le Kaw-djer la pensée de ces malheureux. Jusqu’au milieu du mois de juin, ils ne s’étaient pas inquiétés de son absence. On oublie facilement des bienfaits passés, qu’on ne s’estime pas dans le cas de recevoir dans l’avenir. Mais la misère où ils étaient réduits les fit songer à celui qui tant de fois déjà les avait secourus. Pourquoi les abandonnait-il, à cette heure où tant de maux les accablaient? Quels que fussent les motifs de la scission survenue entre le campement principal et son annexe, combien ces motifs leur paraissaient légers en regard de leurs souffrances! Et peu à peu, plus nombreux de jour en jour, les regards se tendirent vers le Bourg-Neuf, dont les toits perçaient la neige sur l’autre rive.

Un jour,—on était alors au 10 juillet,—le Kaw-djer occupait son temps, une brume épaisse le retenant chez lui, à réparer une de ses blouses en peau de guanaque, quand il crut entendre une voix qui le hélait au loin. Il prêta l’oreille. Un instant plus tard, un nouvel appel parvenait jusqu’à lui.

Le Kaw-djer sortit sur le seuil de sa maison.

Il faisait ce jour-là un temps de dégel. Sous l’influence d’une humide brise de l’Ouest, la neige avait fondu. Devant lui, c’était un lac de boue, au-dessus duquel traînaient des vapeurs, brumailles en bas, en haut nuages, qui, les uns après les autres, se déversaient en cataractes sur le sol détrempé. Impuissant à percer le brouillard, le regard à cent pas ne distinguait plus rien. Au delà, tout disparaissait dans un mystère. On n’apercevait même pas la mer, qui, abritée par la côte, battait le rivage de vagues paresseuses et comme alanguies par la tristesse générale des choses.

«Kaw-djer!...» appela la voix dans la brume.

Presque étouffée par l’éloignement, cette voix, venue du côté de la rivière, arrivait au Kaw-djer comme une plainte.

Celui-ci se hâta et bientôt il atteignit la rive. Spectacle pitoyable! Sur l’autre berge, séparés de lui par l’eau rapide que la destruction du pont rendait infranchissable, une centaine d’hommes se traînaient. Des hommes? Des spectres plutôt, ces êtres décharnés, en haillons. Dès qu’ils aperçurent celui qui incarnait leur espoir, ils se redressèrent à la fois et, d’un même mouvement, tendirent vers lui leurs bras suppliants.