La mort avait beau s’acharner à frapper, sa clientèle de miséreux n’en était pas diminuée. De nouveaux émigrants, revenant de l’intérieur, bouchaient perpétuellement les vides. Sans cesse, il en arrivait, dans un état d’épuisement d’autant plus accentué que ceux-ci avaient résisté plus longtemps.

Quels que fussent sa science et son dévouement, le Kaw-djer ne pouvait dominer la fatalité des choses. En vain, il luttait pied à pied contre la tombe avide, les décès se multipliaient dans Libéria décimée.

Il vivait au milieu des tristesses. Femmes et maris à jamais séparés, mères pleurant leurs enfants morts, autour de lui ce n’était que gémissements et que larmes. Rien ne lassait son courage. Quand le médecin devait se déclarer vaincu, le rôle du consolateur commençait.

Parfois aussi, et c’était alors plus triste encore peut-être, nul n’avait besoin de ses consolations, et le défunt, solitaire jusque dans la mort, ne laissait derrière lui personne qui le pleurât. Cela n’était point rare, dans cette réunion d’émigrants, épaves dispersées par les houles de la vie.

Un matin, notamment, comme il arrivait au campement, on l’appela près d’une masse informe d’où un râle s’élevait. C’était un homme, en effet, que cette masse informe à force d’énormité, un homme que le sort avait catalogué sous le nom de Fritz Gross dans la liste infinie des passants de la terre.

Un quart d’heure plus tôt, au moment où, au sortir du sommeil, il s’exposait au froid du dehors, le musicien avait été foudroyé. Il avait fallu se mettre à dix pour le traîner jusqu’au coin dans lequel il agonisait. Au visage violacé, à la respiration courte et rauque du malade, le Kaw-djer diagnostiqua une congestion pulmonaire, et un bref examen le convainquit qu’aucune médication ne pourrait l’enrayer dans cet organisme ravagé par l’alcool.

L’événement vérifia son pronostic. Quand il revint, Fritz Gross n’était plus de ce monde. Son grand corps déjà froid gisait à même le sol, saisi par l’immobilité éternelle, et ses yeux étaient désormais fermés aux choses d’ici-bas.

Mais une particularité attira l’attention du Kaw-djer. Un instant de lucidité avait traversé, sans doute, l’agonie du défunt, lui rendant pendant la durée d’un éclair la conscience du génie qui allait périr avec lui et, peut-être aussi, du mauvais usage qu’il en avait fait. Avant d’expirer, il avait pensé à dire adieu à la seule chose qu’il eût aimée sur la terre. En tâtonnant, il avait cherché son violon, afin de pouvoir étreindre, au moment du grand départ, l’instrument merveilleux qui reposait maintenant sur son cœur, abandonné par la main défaillante qui l’y avait placé.

Le Kaw-djer prit ce violon d’où tant de chants divins s’étaient envolés et qui n’appartenait plus désormais à personne, puis, de retour au Bourg-Neuf, il se dirigea vers la maison occupée par Hartlepool et les deux mousses.

«Sand!... appela-t-il, en ouvrant la porte.