Le Kaw-djer ne sut où donner de la tête pendant cette sinistre période. Non seulement il lui fallait accourir au chevet des malades, mais aussi venir en aide aux affamés. On le suppliait, on s’accrochait à ses vêtements, les mères tendaient vers lui leurs enfants. Il vivait au milieu d’un affreux concert d’imprécations, de prières et de plaintes. Nul ne l’implorait en vain. Généreusement, il distribuait les provisions accumulées sur la rive gauche, s’oubliant lui-même, ne voulant pas se dire que le danger dont il reculait l’échéance pour les autres le menacerait fatalement à son tour.

Cela ne pouvait tarder cependant. Le poisson salé, le gibier fumé, les légumes secs, tout diminuait rapidement. Que cette situation se prolongeât un mois, et, comme ceux de Libéria, les habitants du Bourg-Neuf auraient faim.

Le péril était si évident que, dans l’entourage du Kaw-djer, on commençait à lui opposer quelque résistance. On refusait de se dessaisir des vivres. Il lui fallait longtemps discuter avant de les obtenir, et l’on ne cédait que de guerre lasse et plus difficilement de jour en jour.

Harry Rhodes essaya de représenter à son ami l’inutilité de son sacrifice. Qu’espérait-il? Il était évidemment impossible que la faible quantité de vivres existant sur la rive gauche suffît à sauver toute la population de l’île. Que ferait-on quand ils seraient épuisés? Et quel intérêt y avait-il à reculer, au détriment de ceux qui avaient fait preuve de courage et de prévoyance, une catastrophe dans tous les cas inévitable et prochaine?

Harry Rhodes ne put rien obtenir. Le Kaw-djer n’essaya même pas de lui répondre. Devant une telle détresse, on n’avait que faire d’arguments et il s’interdisait de réfléchir. Laisser de sang-froid périr toute une multitude, voilà ce qui était impossible. Partager avec elle jusqu’à la dernière miette, quoi qu’il en dût résulter, voilà ce qui était impérieusement nécessaire. Après?... Après, on verrait. Quand on n’aurait plus rien, on partirait, on irait plus loin, on chercherait un autre lieu d’établissement, où, comme au Bourg-Neuf, on vivrait de chasse et de pêche, et l’on s’éloignerait du campement que peu de jours suffiraient alors à transformer en effroyable charnier. Mais du moins on aurait fait tout ce qui était au pouvoir des hommes, et l’on n’aurait pas eu l’affreux courage de condamner délibérément à mort un si grand nombre d’autres hommes.

Sur la proposition d’Harry Rhodes, on examina l’opportunité de distribuer aux émigrants les quarante-huit fusils cachés par Hartlepool. Avec ces armes à feu, peut-être réussiraient-ils à vivre de leur chasse. Cette proposition fut repoussée. Dans cette saison, le gibier était très rare, et des fusils, entre les mains de paysans inexpérimentés, seraient d’un bien faible secours pour assurer l’alimentation d’une si nombreuse population. En revanche, ils seraient susceptibles de créer de graves dangers. A certains signes précurseurs, gestes brutaux, regards farouches, altercations fréquentes, il était facile de reconnaître que la violence fermentait dans les couches profondes de la foule. Les colons ne cherchaient plus à dissimuler la haine qu’ils éprouvaient les uns pour les autres. Ils s’accusaient réciproquement de leur échec, et chacun attribuait à son voisin la responsabilité de l’état de choses actuel.

Toutefois, il en était un qu’on s’accordait à maudire unanimement, et celui-là, c’était Ferdinand Beauval qui avait imprudemment assumé la mission redoutable de gouverner ses semblables.

Bien que son incapacité éclatante justifiât amplement la rancune des émigrants, on le supportait encore. Livrée à elle-même, une foule, tourbillon confus de volontés qui se neutralisent, est incapable d’agir. Son inertie rend sa patience infinie, et, quels que soient ses griefs, elle s’arrête interdite au moment de toucher au chef, comme saisie d’un religieux effroi devant son prestige qu’elle seule pourtant a créé. Il en était ainsi une fois de plus, et peut-être les colons de l’île Hoste n’eussent-ils manifesté leur colère que par des conciliabules privés et de platoniques menaces en sourdine, s’il ne s’était trouvé un des leurs pour les entraîner à l’exprimer par des actes.

C’est une chose merveilleuse que, dans cette situation terrible, le fantôme de pouvoir détenu par Beauval ait pu exciter des convoitises. Pauvre pouvoir qui consistait à être le maître nominal d’une multitude d’affamés!

Il en fut ainsi cependant.