En présence d’une si poignante réalité, Lewis Dorick n’estima pas négligeable cette apparence d’autorité, et peut-être n’avait-il pas tort après tout. Le bon sens populaire n’emploie-t-il pas, pour désigner la puissance politique, l’expression vulgaire, mais expressive et pittoresque, d’assiette au beurre? Dans la plus déshéritée des sociétés, la première place assure, en effet, à son possesseur des avantages relatifs. Beauval en savait quelque chose, lui qui en était encore à connaître les souffrances de ses compagnons d’infortune. Ces avantages, Dorick entendait les assurer à lui-même et à ses amis.
Jusqu’alors, il avait impatiemment supporté la grandeur de son rival. Jugeant l’occasion favorable, il entreprit une campagne, à laquelle le malheur public donnait une base solide. Les sujets de juste critique n’étaient que trop nombreux. Il n’avait que l’embarras du choix. Peut-être aurait-il été fort embarrassé, si on lui avait demandé ce qu’il eût fait à la place de son adversaire. Mais, personne ne lui posant cette indiscrète question, il n’avait pas le souci d’y répondre.
Plus d’un colon fut soumis a la torture... (Page 212.)
Beauval n’était pas sans discerner le travail de son concurrent. Souvent, de la fenêtre de la demeure décorée par lui du nom pompeux de Palais du Gouvernement, il regardait tout songeur passer la foule, de jour en jour plus nombreuse à mesure que l’approche du printemps adoucissait la température. Aux regards qu’on lançait de son côté, aux poings qu’on brandissait parfois dans sa direction, il comprenait que la campagne de Dorick portait ses fruits et, peu enclin à descendre du pavois, il élaborait des plans de défense.
Certes, il ne pouvait nier l’état de délabrement de la colonie, mais il en accusait les circonstances et, en particulier, le climat. Son imperturbable confiance en lui-même n’en était aucunement diminuée. S’il n’avait rien fait, parbleu, c’est qu’il n’y avait rien à faire, et un autre n’en eût pas fait davantage.
Ce n’est pas uniquement par orgueil que Beauval se cramponnait à sa fonction. Malgré tout, dans les circonstances présentes, il avait perdu beaucoup de ses illusions sur le lustre qu’il en recevait. Il songeait aussi, avec inquiétude et complaisance à la fois, à l’abondante réserve de vivres qu’il était parvenu à mettre à l’abri. En aurait-il été ainsi, s’il n’avait pas été le chef? En serait-il encore ainsi, s’il ne l’était plus?
C’est donc pour défendre sa vie, en même temps que sa place, qu’il se jeta ardemment dans la lutte. Très habilement, il ne contesta aucun des griefs énumérés par Dorick. Sur ce terrain il eût été vaincu d’avance. Il les accentua au contraire. De tous les mécontents, ce fut lui le plus ardent.
Par exemple, les deux adversaires différèrent, d’avis sur le remède qu’il convenait d’appliquer. Tandis que Dorick prônait un changement de gouvernement, Beauval conseillait l’union et faisait remonter à d’autres la responsabilité des malheurs qui accablaient la colonie.