Les auteurs responsables de ces malheurs, qui étaient-ils? Nuls autres, d’après lui, que le petit nombre d’émigrants qui n’avaient pas été dans la nécessité de se réfugier à la côte au cours de l’hiver. Le raisonnement de Beauval était simple. Puisqu’on ne les avait pas revus, c’est qu’ils avaient réussi. Ils possédaient, par conséquent, des vivres, et ces vivres, on avait le droit de les confisquer au profit de tous.

Ces excitations trouvèrent de l’écho dans une population réduite au désespoir, et on leur obéit sans attendre. D’abord, on battit la campagne dans les environs de Libéria, puis, en vue d’expéditions plus lointaines, des bandes se formèrent, augmentèrent rapidement d’importance, et enfin, le 15 octobre, ce fut une véritable armée de plus de deux cents hommes qui, sous la conduite des frères Moore, se rua à la conquête du pain.

Pendant cinq jours, cette troupe parcourut l’île en tous sens. Qu’y faisait-elle? On le devinait en voyant affluer ses victimes, affolées de la catastrophe imprévue qui avait annihilé leurs efforts. L’un après l’autre, ils couraient au Gouverneur et lui demandaient justice. Mais celui-ci les renvoyait rudement en leur reprochant leur honteux égoïsme. Eh quoi! ils auraient consenti à se gorger tandis que leurs frères mouraient de faim? Ahuris, les malheureux battaient en retraite, et Beauval triomphait. Leurs plaintes lui prouvaient que la piste indiquée par lui était bonne. Il ne s’était pas trompé. Ainsi qu’il l’avait affirmé au petit bonheur, ceux qui n’étaient pas revenus pendant l’hiver avaient vécu dans l’abondance.

Maintenant, en tous cas, leur sort était pareil à celui des autres. Leur patient travail était rendu inutile et ils se trouvaient aussi pauvres et démunis que ceux qui avaient consommé leur ruine. Non seulement on était passé chez eux en trombe et l’on avait fait main basse sur tout ce qui pouvait se mettre sous la dent, mais encore on s’était livré à ces excès dont les foules, dussent-elles être les premières à en pâtir, sont assez volontiers coutumières. Les champs ensemencés avaient été piétinés, les basses-cours saccagées et vidées de leur dernier habitant.

Bien maigre cependant était le butin des pillards. La réussite de ceux qu’ils rançonnaient était en somme très relative. Avoir réussi, cela voulait dire simplement que ces colons plus courageux, plus habiles ou moins malchanceux que leurs compagnons, avaient assuré vaille que vaille leur subsistance, mais non pas qu’ils fussent devenus riches par miracle. On ne découvrait donc rien dans ces pauvres fermes.

De là, parmi ceux qui sillonnaient la campagne, grande désillusion, qui se traduisait souvent par des actes de véritable sauvagerie.

Plus d’un colon fut soumis à la torture, afin qu’il dévoilât la cachette dans laquelle on l’accusait de dissimuler des vivres imaginaires. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’île Hoste, comme jadis la France, avait sa Jacquerie.

Le cinquième jour après son départ, la bande des pillards se heurta aux palissades qui limitaient les enclos de la famille Rivière et des trois autres familles, leurs voisines. Depuis qu’on s’était mis en route, on n’avait cessé de penser à ces exploitations, les plus anciennes et les plus prospères de la colonie, et l’on se promettait merveille de leur pillage.

Il fallut déchanter.

Attenantes les unes aux autres, les quatre fermes, bâties sur les côtés d’un vaste quadrilatère, constituaient, dans leur ensemble, une sorte de citadelle, et une citadelle inexpugnable, car, seuls de tous les colons, ses défenseurs étaient armés. Ils reçurent à coups de fusils les assaillants, qui eurent, à la première décharge, sept hommes tués ou blessés. Les autres n’en demandèrent pas davantage et s’enfuirent en tumulte.