Il ne put le trouver. En dépit de sa lassitude physique, son cerveau s’obstinait à élaborer la pensée.

A quelques pas, les deux hommes de veille gardaient une immobilité de statue. Rien ne troublait le silence. Les yeux ouverts dans l’ombre, le Kaw-djer rêva.

Que faisait-il là?... Pourquoi avait-il permis que sa conscience fût violentée par les faits et qu’une telle souffrance lui fut imposée?... S’il vivait auparavant dans l’erreur, du moins y vivait-il heureux... Heureux! qui l’empêchait de l’être encore? il lui suffirait de vouloir. Que fallait-il pour cela? Moins que rien. Se lever, fuir, demander l’oubli de cette cruelle aventure à l’ivresse des courses vagabondes qui, si longtemps, lui avaient donné le bonheur...

Hélas! maintenant, lui rendraient-elles ses illusions détruites? Et quelle serait sa vie, avec le remords de tant de vies immolées à la gloire d’un faux dieu?... Non, cette foule qu’il avait prise en charge, il en était comptable vis-à-vis de lui-même. Il ne serait quitte envers elle que lorsque, d’étape en étape, il l’aurait conduite jusqu’au port.

Soit! Mais quelle route choisir?... N’était-il pas trop tard?... Avait-il le pouvoir, un homme quel qu’il fût avait-il le pouvoir de faire remonter la pente à ce peuple, que ses tares, ses vices, son infériorité intellectuelle et morale semblaient vouer d’avance à un inévitable anéantissement?

Froidement, le Kaw-djer évalua le poids du fardeau qu’il entreprenait de porter. Il fit le tour de son devoir et chercha les meilleurs moyens de l’accomplir. Empêcher ces pauvres gens de mourir de faim?... Oui, cela d’abord. Mais c’était peu de chose en regard de l’ensemble de l’œuvre. Vivre, ce n’est pas seulement satisfaire aux besoins matériels des organes, c’est aussi, plus encore peut-être, être conscient de la dignité humaine; c’est ne compter que sur soi et se donner aux autres; c’est être fort; c’est être bon. Après avoir sauvé de la mort ces vivants, il resterait à faire, de ces vivants, des hommes.

Étaient-ils capables, ces dégénérés, de s’élever à un tel idéal? Tous, non assurément, mais quelques-uns peut-être, si on leur montrait l’étoile qu’ils n’avaient pas su voir dans le ciel, si on les conduisait au but en les tenant par la main.

Ainsi, dans la nuit, songeait le Kaw-djer. Ainsi, l’une après l’autre, ses dernières résistances furent renversées, ses dernières révoltes vaincues, et peu à peu s’élabora dans son esprit le plan directeur auquel il allait désormais conformer tous ses actes.

L’aube le trouva debout et revenant déjà du Bourg-Neuf, où il avait eu la joie de constater que l’état de Halg avait une légère tendance à s’améliorer. Aussitôt de retour à Libéria, il entra dans son rôle de chef.

Son premier acte fut de nature à étonner ceux-là mêmes qui le touchaient de plus près. Il commença par battre le rappel des vingt ou vingt-cinq ouvriers maçons et des menuisiers faisant partie du personnel de la colonie, puis, leur ayant adjoint une vingtaine de colons choisis parmi ceux auxquels était familier le maniement de la pelle et de la pioche, il distribua à chacun sa besogne. En un point qu’il indiqua, des tranchées devaient être ouvertes, en vue de recevoir les murailles de l’une des maisons démontables qui serait édifiée à cet endroit. La maison une fois en place, les maçons en consolideraient les parois au moyen de contre-murs et la diviseraient par des cloisons selon un plan qui fut séance tenante tracé sur le sol. Ces instructions données, tandis qu’on se mettait à l’œuvre sous la direction du charpentier Hobard promu aux fonctions de contremaître, le Kaw-djer s’éloigna avec dix hommes d’escorte.