La cause fut plaidée le jour même. Ce fut la première que Beauval eut à juger. Après débat contradictoire, il condamna l’État hostelien à payer une indemnité de cinquante dollars. Cette somme fut aussitôt versée à l’Irlandais qui ne chercha pas à dissimuler sa satisfaction.
L’incident fut diversement commenté, mais, en général, on goûta fort la manière dont il avait été réglé. On eut le sentiment que nul ne pourrait désormais être dépouillé de ce qu’il possédait, et la confiance publique en fut énormément accrue. C’est ce résultat qu’avait voulu le Kaw-djer.
Cette affaire terminée, celui-ci se mit en route. Pendant trois semaines, il sillonna l’île en tous sens, jusqu’à son extrémité Nord-Ouest, jusqu’aux pointes orientales des presqu’îles Dumas et Pasteur. L’une après l’autre, il visita toutes les exploitations, sans en omettre une seule, tant celles qui avaient été volontairement délaissées au cours du précédent hiver que celles dont les tenanciers avaient été chassés au moment des troubles.
De son enquête, il résulta finalement que cent soixante et un colons, formant quarante-deux familles, séjournaient encore dans l’intérieur. Ces quarante-deux familles pouvaient toutes être considérées comme ayant réussi dans leur exploitation, mais à des degrés très inégaux. Les unes devaient borner leur espoir à assurer leur propre subsistance, tandis que d’autres, les mieux pourvues en garçons robustes, auraient pu agrandir considérablement leurs cultures.
De vingt-huit familles, comptant cent dix-sept autres colons, contraintes, au moment des troubles, de se réfugier à Libéria, les exploitations, aujourd’hui très compromises, semblaient également avoir été prospères au moment où on avait dû les abandonner.
Enfin, cent quatre-vingt-dix-sept tentatives d’exploitation n’avaient abouti qu’à un échec. De leurs propriétaires, une quarantaine étaient morts, et le surplus, au nombre de plus de sept-cent quatre-vingts, avait successivement cherché refuge à la côte au cours de l’hiver.
Les renseignements ne manquaient pas au Kaw-djer. Les colons se mettaient avec empressement à sa disposition. L’enthousiasme était unanime, quand on apprenait la nouvelle organisation de la colonie, et cet enthousiasme croissait encore à mesure qu’il faisait part de ses projets. Lui parti, on reprenait le travail avec une ardeur décuplée par l’espoir.
De tout ce qu’il observait, de tout ce qu’il entendait, le Kaw-djer prit soigneusement note. En même temps, il relevait un plan grossier des diverses exploitations et de leurs situations respectives.
Ces documents, il les utilisa dès son retour. En quelques jours il dressa une carte de l’île, carte approximative au point de vue géographique, mais d’une exactitude plus que suffisante au point de vue des exploitations agricoles qui se limitaient les unes les autres, puis il répartit la moitié de l’île entre cent soixante-cinq familles qu’il choisit sans appel, et auxquelles il délivra des concessions régulières.
Donner à la propriété cette base solide, c’était accomplir une véritable révolution. Au régime du bon plaisir, il substituait la légalité, à la possession de fait, un titre inattaquable par celui-là même qui l’avait délivré. Aussi ces simples feuilles de papier furent-elles reçues par leurs bénéficiaires avec autant de joie peut-être que les champs qu’elles représentaient. Jusqu’alors ils avaient vécu instables, dans l’incertitude du lendemain. Ces feuilles de papier changeaient tout. Cette terre était à eux. Ils pourraient la léguer à leurs enfants. Ils se fixaient, prenaient racine, et devenaient vraiment, de colons, des Hosteliens.