Le Kaw-djer commença par consolider les droits des quarante-deux familles qui étaient demeurées attachées à la glèbe et par rétablir dans les leurs les vingt-huit exploitants qui ne l’avaient quittée que sous la menace des émeutiers. Cela fait, il sélectionna entre toutes quatre-vingt-quinze autres familles, qui lui parurent dignes d’en appeler de leur échec. Il ne s’occupa aucunement des autres.

C’était de l’arbitraire. Ce ne fut pas le seul. Si l’égalité n’eut rien à voir dans la répartition des concessions, elle ne fut pas mieux respectée au point de vue de leur importance. A ceux-ci le Kaw-djer laissa juste le terrain sur lequel ils s’étaient d’abord établis, tandis qu’il diminuait la surface attribuée à ceux-là. En même temps, il augmentait considérablement certaines exploitations. Dans toutes ses décisions, il n’obéit qu’à une unique loi, l’intérêt supérieur de la colonie. A ceux qui avaient montré le plus d’intelligence, de force et de vaillance, les concessions les plus vastes. Rien au contraire à ceux dont il avait pu constater l’incapacité, et qu’il condamnait sans appel à rester des prolétaires et des salariés jusqu’à la mort.

Le salariat, en effet, allait nécessairement faire son apparition sur l’île Hoste. Quelques exploitations, celles par exemple des quatre familles dont les Rivière formaient le centre, étaient d’une telle étendue et d’une telle prospérité, qu’elles eussent suffi à occuper plusieurs centaines d’ouvriers. L’ouvrage ne manquerait donc pas à ceux qui préféreraient le travail des champs à celui de la ville.

Pour la deuxième fois, Libéria se dépeupla. Son titre de concession à peine en poche, chaque titulaire partait avec les siens, bien pourvu de vivres, dont la provision pourrait,—d’ailleurs, le Kaw-djer l’affirmait—être ultérieurement renouvelée. Quelques-uns de ceux qui n’avaient pas été favorisés les imitèrent, et allèrent louer leurs bras dans la campagne.

Le 10 janvier, la population fut réduite à quatre cents habitants environ, dont deux cent cinquante hommes en âge de travailler. Les autres, soit un peu moins de six cents, y compris les femmes et les enfants, étaient maintenant disséminés dans l’intérieur. Ainsi que le Kaw-djer avait pu s’en assurer au cours de son voyage, la population totale n’atteignait plus en effet le millier. Le surplus était mort, dont près de deux cents dans le seul hiver qui venait de finir. Encore quelques hécatombes de ce genre, et l’île Hoste redeviendrait un désert.

L’avancement du travail se ressentit de la diminution du nombre des travailleurs. Le Kaw-djer ne parut pas s’en soucier. On comprit bientôt sa tranquillité. Quelques jours plus tard, le 17 janvier, un vapeur mouillait en face du Bourg-Neuf. C’était un grand navire de deux mille tonneaux. Dès le lendemain son déchargement commençait, et les Libériens émerveillés virent défiler d’incalculables richesses. Ce fut d’abord du bétail, des moutons, des chevaux et jusqu’à deux chiens de berger. Puis, ce fut du matériel agricole: charrues, herses, batteuses, faneuses; des semences de toute nature; des vivres en quantité considérable, des voitures et des chariots; des métaux: plomb, fer, acier, zinc, étain, etc.; du petit outillage: marteaux, scies, burins, limes, et cent autres; des machines-outils: forge, perceuse, fraiseuse, tours à bois et à métaux, et beaucoup d’autres choses encore.

En outre, le steamer ne contenait pas que ces objets matériels. Deux cents hommes, composés par moitié de terrassiers et d’ouvriers de bâtiment avaient été amenés par lui. Quand le déchargement du navire fut terminé, ils se joignirent aux colons, et les travaux menés par quatre cent cinquante bras robustes recommencèrent à avancer rapidement.

En quelques jours la route du Bourg-Neuf fut terminée. Pendant que les maçons s’occupaient, les uns, de la construction du pont, les autres, de celle des maisons, on amorça vers l’intérieur une seconde route qui, divisée en nombreuses branches, serpenterait plus tard entre les exploitations, et porterait la vie à travers l’île, artères et veines de ce grand corps jusque-là inerte.

Les Libériens n’étaient pas au bout de leurs surprises. Le 30 janvier, un second steamer arriva. Il provenait de Buenos-Ayres et apportait dans ses flancs, outre des objets analogues aux précédents, une cargaison importante destinée au bazar Rhodes. Il y avait de tout dans cette cargaison, jusqu’à des futilités: plumes, dentelles, rubans, dont pourrait désormais se parer la coquetterie des Hosteliennes.

Deux cents nouveaux travailleurs débarquèrent de ce deuxième steamer, et deux cents encore d’un troisième qui mouilla en rade le 15 février. A dater de ce jour, on disposa de plus de huit cents bras. Le Kaw-djer estima ce nombre suffisant pour commencer la réalisation d’un grand projet. A l’ouest de l’embouchure de la rivière, furent jetées les premières assises d’une digue, qui, dans un avenir prochain, transformerait l’anse du Bourg-Neuf en un port vaste et sûr.