—Moi, dit à son tour Fred Moore, c’était la semaine dernière... sous prétexte que je me battais avec un collègue... On n’a donc plus le droit maintenant de se battre de bonne amitié?... Non, mais, ce que ses flics m’ont empoigné!... Un peu plus ils me faisaient coucher au poste!...
—On est des domestiques, quoi! conclut Sirdey.
—Des esclaves, gronda William Moore.
Ce sujet, ils le traitaient pour la centième fois ce soir-là. C’était le thème presque exclusif de leurs conversations quotidiennes.
En édictant, puis en imposant la loi du travail, le Kaw-djer avait nécessairement lésé un certain nombre d’intérêts particuliers, ceux notamment des paresseux qui eussent préféré vivre aux frais d’autrui. De là, grandes colères.
Autour de Dorick gravitaient tous les mécontents. Sa bande et lui-même avaient inutilement essayé de continuer les errements passés. Les anciennes victimes, jadis si dociles, avaient pris conscience de leurs droits en même temps que de leurs devoirs, et la certitude d’être au besoin soutenus avait donné des griffes à ces agneaux. Les exploiteurs en avaient donc été pour leurs tentatives d’intimidation et s’étaient vus contraints de gagner, comme les autres, leur vie par le travail.
Aussi étaient-ils furieux et se répandaient-ils en récriminations, par lesquelles se soulageait et s’entretenait à la fois leur exaspération grandissante.
Jusqu’ici, à vrai dire, tout s’était passé en paroles. Mais, ce soir-là, les choses devaient tourner d’autre sorte. Les plaintes cent fois ressassées allaient se muer en actes, les colères amassées conduire aux résolutions les plus graves.
Dorick avait écouté ses compagnons sans les interrompre. Ceux-ci s’étaient tournés vers lui, comme s’ils eussent fait appel à son témoignage et quêté son approbation.
—Tout ça, ce sont des mots, dit-il d’une voix mordante. Vous êtes des esclaves qui méritez l’esclavage. Si vous aviez du cœur au ventre, il y a longtemps que vous seriez libres. Vous êtes mille et vous supportez la tyrannie d’un seul!