Le Patagon n’eut pas l’air de comprendre.

Patterson s’efforça d’expliquer par gestes qu’on n’était pas d’accord, et, à titre d’argument probant, il se mit en devoir de contrôler la somme, en faisant glisser une à une de la main droite dans la gauche les pièces qu’il suivait du regard, la tête baissée.

Un choc violent sur la nuque l’assomma tout à coup. Il tomba. Bâillonné, ligotté, il fut jeté dans un coin sans autre forme de procès. Était-il mort? Les Indiens n’en avaient cure. S’il vivait encore, c’était partie remise, voilà tout. Pour le moment, le temps de s’en assurer manquait. Plus tard, on achèverait le traître à loisir, s’il en était besoin, après quoi on dépouillerait son cadavre du prix de la trahison.

Les Patagons se rapprochèrent de la rive en rampant. Élevant leurs armes au-dessus de l’eau, d’autres fantômes abordaient les uns après les autres et remplissaient l’enclos. Leur nombre dépassa bientôt deux cents.

Soudain, venant des deux extrémités de la palissade, une violente fusillade éclata. Les Hosteliens étaient entrés dans l’eau jusqu’à mi-corps et prenaient l’ennemi à revers. Frappés de stupeur, les Indiens, d’abord, demeurèrent immobiles, puis, les balles ouvrant dans leur masse des sillons sanglants, ils coururent vers la palissade. Mais, aussitôt, sa crête fut couronnée de fusils qui vomirent la mort à leur tour. Alors, épouvantés, affolés, éperdus, ils se mirent à tourner stupidement en rond dans l’enclos, gibier qui s’offrait au plomb du chasseur. En quelques minutes, ils perdirent la moitié de leur effectif. Enfin, retrouvant un peu de sang-froid, les survivants se ruèrent vers la rivière, malgré les feux convergents qui en défendaient l’approche, et nagèrent vers l’autre bord de toute la vigueur de leurs bras.

A ces coups de fusils, d’autres détonations avaient répondu au loin, écho d’un second combat dont la route était le théâtre.

Supposant que les Patagons concentreraient tout leur effort au point où ils croyaient pénétrer sans coup férir et qu’ils ne laisseraient par conséquent que des forces insignifiantes à la garde de leur camp, le Kaw-djer avait arrêté son plan en conséquence. Tandis que le plus grand nombre des hommes dont il pouvait disposer étaient réunis sous ses ordres directs autour de l’enclos de Patterson, où il prévoyait que se déroulerait l’action principale, et guettaient les Indiens qui allaient tomber dans un piège, une autre expédition se tenait prête à franchir l’épaulement du Sud sous le commandement d’Hartlepool, pour opérer une diversion au camp des Patagons.

C’est cette deuxième troupe qui signalait maintenant sa présence. Sans doute, elle était aux prises avec les rares guerriers laissés à la garde des chevaux. Cette fusillade ne dura d’ailleurs que peu d’instants. Les deux combats avaient été aussi brefs l’un et l’autre.

Les Patagons disparus, le Kaw-djer se porta dans la direction du Sud. Il rencontra la troupe commandée par Hartlepool comme elle franchissait de nouveau l’épaulement pour rentrer dans la ville.

L’expédition avait merveilleusement réussi. Hartlepool n’avait pas perdu un seul homme. Les pertes de l’ennemi étaient d’ailleurs également nulles. Mais, résultat beaucoup plus utile, on avait capturé près de trois cents chevaux qu’on ramenait avec soi.