La leçon reçue par les Patagons était trop sévère pour qu’un retour offensif de leur part fût dans l’ordre des événements probables. La garde toutefois fut organisée comme les soirs précédents. Ce fut seulement après avoir ainsi assuré la sécurité générale que le Kaw-djer retourna dans l’enclos de Patterson.

A la pâle lueur des étoiles, le sol lui en apparut jonché de cadavres. De blessés aussi, car des plaintes s’élevaient dans la nuit. On s’occupa de les secourir.

Mais où était Patterson? On le découvrit enfin, sous un tas de corps amoncelés, bâillonné, ligotté, évanoui. N’était-il donc qu’une victime? Le Kaw-djer se reprochait déjà de l’avoir jugé injustement, quand, au moment où on relevait l’Irlandais, des pièces d’or coulèrent de sa ceinture et tombèrent sur le sol.

Le Kaw-djer, écœuré, détourna les yeux.

A la surprise générale, Patterson fut transporté à la prison, où le médecin de Libéria dut aller lui donner des soins. Celui-ci ne tarda pas à venir rendre compte de sa mission au Gouverneur. L’Irlandais n’était pas en danger et serait complètement remis à bref délai.

Le Kaw-djer fut peu satisfait de la nouvelle. Il eût préféré de beaucoup que cette lamentable affaire fût réglée par la mort du coupable. Celui-ci vivant, au contraire, elle allait avoir nécessairement des suites. Il ne pouvait être question de la résoudre, en effet, par une mesure de clémence, comme celle dont avait bénéficié Kennedy. Cette fois, la population entière était intéressée, et personne n’eût compris l’indulgence à l’égard du misérable qui avait froidement sacrifié un si grand nombre d’hommes à son insatiable cupidité. Il faudrait donc procéder à un jugement et punir, faire acte de juge et de maître. Or, malgré l’évolution de ses idées, c’étaient là besognes qui répugnaient fort au Kaw-djer.

La nuit s’écoula sans autre incident. Néanmoins, il est superflu de le dire, on dormit peu cette nuit-là à Libéria. On s’entretenait fébrilement dans les maisons et dans les rues des graves événements qui venaient de se dérouler, en s’applaudissant de la manière dont ils avaient tourné. On en faisait remonter l’honneur au Kaw-djer qui avait si exactement deviné le plan des ennemis.

On touchait au solstice d’été. A peine si la nuit franche durait quatre heures. Dès deux heures du matin, le ciel fut éclairé par les premières lueurs de l’aube. D’un même élan, les Hosteliens se portèrent alors sur l’épaulement du Sud, d’où on apercevait la longue ligne du camp ennemi.

Une heure plus tard, des hourras sortaient de toutes les poitrines. Il n’y avait pas à en douter, les Patagons faisaient leurs préparatifs de départ. On n’en était pas surpris, la tuerie de la nuit précédente ayant dû leur prouver qu’il n’y avait rien à faire pour eux à l’île Hoste. Avec une joie orgueilleuse, on dressait à satiété le bilan de leurs pertes. Plus de quatre cent vingt chevaux, dont trois cents pris et les autres tués pendant l’invasion ou lors de l’escarmouche du Bourg-Neuf. A peine, s’il en restait trois cents à ces intrépides cavaliers. Plus de deux cents hommes, soit une centaine prisonniers à la ferme Rivière, et un plus grand nombre tués ou blessés dans les rencontres successives et notamment dans l’hécatombe dont l’enclos de Patterson avait été le théâtre. Réduits de près d’un tiers de leur effectif, près de la moitié des survivants transformés en fantassins, il était naturel que les Indiens ne fussent pas désireux de s’éterniser dans une contrée lointaine où ils avaient reçu un si rude accueil.

Vers huit heures, un grand mouvement parcourut la horde, et la brise apporta jusqu’à Libéria d’effroyables vociférations. Tous les guerriers se pressaient au même point, comme s’ils eussent voulu assister à un spectacle que les Hosteliens ne pouvaient voir. La distance ne permettait pas, en effet, de distinguer les détails. On apercevait seulement le grouillement général de la horde, et tous ses cris individuels se fondaient en une immense clameur.