Celui-ci s’étonnait fort que la République Chilienne attachât tant d’importance à un rocher stérile dénué de la moindre valeur. Il aurait eu plus de surprise encore s’il avait connu la vérité, s’il avait su que la longueur démesurée des négociations était due, non à des considérations patriotiques, défendables en somme, fussent-elles erronées, mais simplement à la légendaire nonchalance des bureaux.
Les bureaux chiliens se comportaient dans cette circonstance comme tous les bureaux du monde. La diplomatie a pour coutume séculaire de faire traîner les choses, d’abord parce que l’homme s’inquiète assez mollement, d’ordinaire, des affaires qui ne sont pas les siennes propres, et ensuite parce qu’il a une tendance naturelle à grossir de son mieux la fonction dont il est investi. Or, de quoi dépendrait l’ampleur d’une décision, si ce n’est de la durée des pourparlers qui l’ont précédée, de la masse de paperasses noircies à son sujet, de la sueur d’encre qu’elle a fait couler? Le Kaw-djer, qui formait à lui seul le Gouvernement hostelien, et qui, par conséquent, n’avait pas de bureaux, ne pouvait évidemment attribuer un pareil motif, le vrai cependant, à cette interminable discussion.
Toutefois, le phare de la presqu’île Hardy n’était pas l’unique feu qui éclairât ces mers. Au Bourg-Neuf, relevé de ses ruines et triplé d’importance, un feu de port s’allumait chaque soir et guidait les navires vers le musoir de la jetée.
Cette jetée, entièrement terminée, avait transformé la crique en un port vaste et sûr. A son abri, les bâtiments pouvaient charger ou décharger en eau tranquille leurs cargaisons sur le quai également achevé. Aussi le Bourg-Neuf était-il maintenant des plus fréquentés. Peu à peu, des relations commerciales s’étaient établies avec le Chili, l’Argentine, et jusqu’avec l’Ancien Continent. Un service mensuel régulier avait même été créé, reliant l’île Hoste à Valparaiso et à Buenos-Ayres.
Sur la rive droite du cours d’eau, Libéria s’était énormément développée. Elle était en passe de devenir une ville de réelle importance dans un avenir peu éloigné. Ses rues symétriques, se coupant à angle droit suivant la mode américaine, étaient bordées de nombreuses maisons en pierre ou en bois, avec cour par devant et jardinets en arrière. Quelques places étaient ombragées de beaux arbres, pour la plupart des hêtres antarctiques à feuilles persistantes. Libéria avait deux imprimeries et comptait même un petit nombre de monuments véritables. Entre autres, elle possédait une poste, une église, deux écoles et un tribunal moins modeste que la salle décorée de ce nom dont Lewis Dorick avait tenté jadis de provoquer la destruction. Mais, de tous ces monuments, le plus beau était le Gouvernement. La maison improvisée qu’on désignait autrefois sous ce nom avait été abattue et remplacée par un édifice considérable, où continuait à résider le Kaw-djer et dans lequel tous les services publics étaient centralisés.
Non loin du Gouvernement s’élevait une caserne, où plus de mille fusils et trois pièces de canon étaient entreposés. Là, tous les citoyens majeurs venaient à tour de rôle passer un mois, de temps à autre. La leçon des Patagons n’avait pas été perdue. Une armée, qui eût compté tous les Hosteliens dans ses rangs, se tenait prête à défendre la patrie.
Libéria avait même un théâtre, fort rudimentaire, il est vrai, mais de proportions assez vastes, et, qui plus est, éclairé à l’électricité.
Le rêve du Kaw-djer était réalisé. D’une usine hydro-électrique, installée à trois kilomètres en amont, arrivaient à la ville la force et la lumière à profusion.
La salle du théâtre rendait de grands services, surtout pendant les longs jours de l’hiver. Elle servait aux réunions, et le Kaw-djer ou Ferdinand Beauval, bien assagi maintenant et devenu un personnage, y faisaient parfois des conférences. On y donnait aussi des concerts sous la direction d’un chef comme il ne s’en rencontre pas souvent.
Ce chef, vieille connaissance du lecteur, n’était autre que Sand, en effet. A force de persévérance et de ténacité, il avait réussi à recruter parmi les Hosteliens les éléments d’un orchestre symphonique qu’il conduisait d’un bâton magistral. Les jours de concert, on le transportait à son pupitre, et, quand il dominait le bataillon des musiciens, son visage se transfigurait, et l’ivresse sacrée de l’art faisait de lui le plus heureux des hommes. Les œuvres anciennes et modernes alimentaient ces concerts, où figuraient de temps à autre des œuvres de Sand lui-même, qui n’étaient ni les moins remarquables, ni les moins applaudies.