Sand était alors âgé de dix-huit ans. Depuis le drame terrible qui lui avait coûté l’usage de ses jambes, tout bonheur autre que celui de l’art lui étant à jamais interdit, il s’était jeté dans la musique à plein cœur. Par l’étude attentive des maîtres, il avait appris la technique de cet art difficile, et, appuyés sur cette base solide, ses dons naturels commençaient à mériter le nom de génie. Il ne devait pas en rester là. Un jour prochain devait venir, où les chants de cet infirme inspiré, perdu aux confins du monde, ces chants aujourd’hui célèbres bien que nul ne puisse en désigner l’auteur, seraient sur toutes les lèvres et feraient la conquête de la terre.
Un feu de port s’allumait chaque soir. (Page 383.)
Il y avait un peu plus de neuf ans que le Jonathan s’était perdu sur les récifs de la presqu’île Hardy. Tel était le résultat obtenu en ces quelques années, grâce à l’énergie, à l’intelligence, à l’esprit pratique de l’homme qui avait pris en charge la destinée des Hosteliens, alors que l’anarchie menait l’île à sa ruine. De cet homme, on continuait à ne rien savoir, mais personne ne songeait à lui demander compte de son passé. La curiosité publique, si tant est qu’elle eût jamais existé, s’était émoussée par l’habitude, et l’on se disait avec raison que, pour ne pas ignorer ce qu’il était essentiel de connaître, il suffisait de se souvenir des innombrables services rendus.
Les accablants soucis de ces neuf ans de pouvoir pesaient lourdement sur le Kaw-djer. S’il conservait intacte sa vigueur herculéenne, si la fatigue de l’âge n’avait pas fléchi sa stature quasi gigantesque, sa barbe et ses cheveux avaient maintenant la blancheur de la neige et des rides profondes sillonnaient son visage toujours majestueux et déjà vénérable.
Son autorité était sans limite. Les membres qui composaient le Conseil dont il avait lui-même provoqué la formation, Harry Rhodes, Hartlepool et Germain Rivière, régulièrement réélus à chaque élection, ne siégeaient que pour la forme. Ils laissaient à leur chef et ami carte blanche, et se bornaient à donner respectueusement leur avis quand ils en étaient priés par lui.
Pour le guider dans l’œuvre entreprise, le Kaw-djer, d’ailleurs, ne manquait pas d’exemples. Dans le voisinage immédiat de l’île Hoste, deux méthodes de colonisation opposées étaient concurremment appliquées. Il pouvait les comparer et en apprécier les résultats.
Depuis que la Magellanie et la Patagonie avaient été partagées entre le Chili et l’Argentine, ces deux États avaient très diversement procédé pour la mise en valeur de leurs nouvelles possessions. Faute de bien connaître ces régions, l’Argentine faisait des concessions comprenant jusqu’à dix ou douze lieues carrées, ce qui revenait à décréter qu’il y avait lieu de les laisser en friche. Quand il s’agissait de ces forêts qui comptent jusqu’à quatre mille arbres à l’hectare, il aurait fallu trois mille ans pour les exploiter. Il en était de même pour les cultures et les pâturages, trop largement concédés, et qui eussent nécessité un personnel, un matériel agricole et, par suite, des capitaux trop considérables.
Ce n’est pas tout. Les colons argentins étaient tenus à des relations lentes, difficiles et coûteuses avec Buenos-Ayres. C’est à la douane de cette ville, c’est-à-dire à quinze cents milles de distance, que devait être envoyé le connaissement d’un navire arrivant en Magellanie, et six mois au moins se passaient avant qu’il pût être retourné, les droits de douane liquidés, droits qu’il fallait alors payer au change du jour à la Bourse de la capitale! Or, ce cours du change, quel moyen de le connaître à la Terre de Feu, dans un pays où parler de Buenos-Ayres, c’est parler de la Chine ou du Japon?