Qu’a fait le Chili, au contraire, pour favoriser le commerce, pour attirer les émigrants, en dehors de cette hardie tentative de l’île Hoste? Il a déclaré Punta-Arenas port franc, de telle sorte que les navires y apportent le nécessaire et le superflu, et qu’on y trouve de tout en abondance dans d’excellentes conditions de prix et de qualité. Aussi, les productions de la Magellanie argentine affluent-elles aux maisons anglaises ou chiliennes dont le siège est à Punta-Arenas et qui ont établi, sur les canaux, des succursales en voie de prospérité.

Le Kaw-djer connaissait depuis longtemps le procédé du Gouvernement chilien, et lors de ses excursions à travers les territoires de la Magellanie, il avait pu constater que leurs produits prenaient tous le chemin de Punta-Arenas. A l’exemple de la colonie chilienne, le Bourg-Neuf fut donc déclaré port franc, et cette mesure fut la cause première du rapide enrichissement à l’île Hoste.

Le croirait-on? La République Argentine, qui a fondé Ushaia sur la Terre de Feu, de l’autre côté du canal du Beagle, ne devait pas profiter de ce double exemple. Comparée à Libéria et à Punta-Arenas, cette colonie, de nos jours encore, est restée en arrière, à cause des entraves que le Gouvernement apporte au commerce, de la cherté des droits de douane, des formalités excessives auxquelles est subordonnée l’exploitation des richesses naturelles, et de l’impunité dont jouissent forcément les contrebandiers, l’administration locale étant dans l’impossibilité matérielle de surveiller les sept cents kilomètres de côtes soumises à sa juridiction.

Les événements dont l’île Hoste avait été le théâtre, l’indépendance que lui avait accordée le Chili, sa prospérité qui allait toujours en croissant sous la ferme administration du Kaw-djer, la signalèrent à l’attention du monde industriel et commercial. De nouveaux colons y furent attirés, auxquels on concéda libéralement des terres à des conditions avantageuses. On ne tarda pas à savoir que ses forêts, riches en bois de qualité supérieure à celle des bois d’Europe, rendaient jusqu’à quinze et vingt pour cent, ce qui amena l’établissement de plusieurs scieries. En même temps, on trouvait preneur de terrains à mille piastres la lieue superficielle pour des faire-valoir agricoles, et le nombre des têtes de bétail atteignit bientôt plusieurs milliers sur les pâturages de l’île.

La population s’était rapidement augmentée. Aux douze cents naufragés du Jonathan étaient venus s’ajouter, en nombre triple et quadruple du leur, des émigrants de l’ouest des États-Unis, du Chili et de l’Argentine. Neuf ans après la proclamation d’indépendance, huit ans après le coup d’état du Kaw-djer, cinq ans après l’invasion de la horde patagone, Libéria comptait plus de deux mille cinq cents âmes, et l’île Hoste plus de cinq mille.

Il va de soi qu’il s’était fait bien des mariages depuis que Halg avait épousé Graziella. Il convient de citer entre autres ceux d’Edward et de Clary Rhodes. Le jeune homme avait épousé la fille de Germain Rivière, et la jeune fille le Dr Samuel Arvidson. D’autres unions avaient créé des liens entre les familles.

Maintenant, pendant la belle saison, le port recevait de nombreux navires. Le cabotage faisait d’excellentes affaires entre Libéria et les différents comptoirs fondés sur d’autres points de l’île, soit aux environs de la pointe Roons, soit sur les rivages septentrionaux que baigne le canal du Beagle. C’étaient, pour la plupart, des bâtiments de l’archipel des Falklands, dont le trafic prenait chaque année une extension nouvelle.

Et non seulement l’importation et l’exportation s’effectuaient par ces bâtiments des îles anglaises de l’Atlantique, mais de Valparaiso, de Buenos-Ayres, de Montevideo, de Rio de Janeiro, venaient des voiliers et des steamers, et, dans toutes les passes voisines, à la baie de Nassau, au Darwin Sound, sur les eaux du canal du Beagle, on voyait les pavillons danois, norvégien et américain.

Le trafic, pour une grande part, s’alimentait aux pêcheries qui, de tout temps, ont donné d’excellents résultats dans les parages magellaniques. Il va de soi que cette industrie avait dû être sévèrement réglementée par les arrêtés du Kaw-djer. En effet, il ne fallait pas provoquer à court délai, par une destruction abusive, la disparition, l’anéantissement des animaux marins qui fréquentent si volontiers ces mers. Sur le littoral, il s’était fondé, en divers points, des colonies de louvetiers, gens de toute origine, de toute espèce, des sans-patrie, qu’Hartlepool eut, au début, le plus grand mal à tenir en bride. Mais, peu à peu, les aventuriers s’humanisèrent, se civilisèrent sous l’influence de leur nouvelle vie. A ces vagabonds sans feu ni lieu, une existence sédentaire donna progressivement des mœurs plus douces. Ils étaient plus heureux, d’ailleurs, ayant moins de misère à souffrir en exerçant leur rude métier. Ils opéraient, en effet, dans de meilleures conditions qu’autrefois. Il ne s’agissait plus de ces expéditions entreprises à frais communs qui les amènent sur quelque île déserte où, trop souvent, ils périssent de froid et de faim. A présent, ils étaient assurés d’écouler les produits de leur pêche, sans avoir à attendre pendant de longs mois le retour d’un navire qui ne revient pas toujours. Par exemple, la manière d’abattre les inoffensifs amphibies n’avait pas été modifiée. Rien de plus simple: salir a dar una paliza, aller donner des coups de bâton, comme les louvetiers le disent eux-mêmes, telle était encore la méthode usitée, car il n’y a pas lieu d’employer d’autre arme contre ces pauvres animaux.

A ces pêcheries alimentées par l’abattage des loups marins, il y a lieu d’ajouter les campagnes des baleiniers, qui sont des plus lucratives en ces parages. Les canaux de l’archipel peuvent fournir annuellement un millier de baleines. Aussi, les bâtiments armés pour cette pêche, certains de trouver maintenant à Libéria les avantages que leur offrait Punta-Arenas, fréquentaient-ils assidûment, pendant la belle saison, les passes voisines de l’île Hoste.