Enfin, l’exploitation des grèves, que couvrent par milliards des coquillages de toute espèce, avait donné naissance à une autre branche de commerce. Parmi ces coquillages, une mention est due à ces myillones, mollusques de qualité excellente et d’une telle abondance qu’on ne saurait l’imaginer. Les navires en exportaient de pleins chargements, qu’ils vendaient jusqu’à cinq piastres le kilogramme dans les villes du Sud-Amérique. Aux mollusques s’ajoutaient les crustacés. Les criques de l’île Hoste sont particulièrement recherchées par un crabe gigantesque habitué des algues sous-marines, le centoya, dont deux suffisent à la nourriture quotidienne d’un homme de grand appétit.

Mais ces crabes ne sont pas les uniques représentants du genre. Sur la côte, on trouvait également en abondance les homards, les langoustes et les moules. Ces richesses étaient largement exploitées. Réalisation de l’un des projets autrefois formés par le Kaw-djer, Halg dirigeait au Bourg-Neuf une usine prospère, d’où, sous forme de conserves, on expédiait ces crustacés dans le monde entier. Halg, alors âgé de près de vingt-huit ans, réunissait toutes les conditions de bonheur. Femme aimante, trois beaux enfants: deux filles et un garçon, santé parfaite, fortune rapidement ascendante, rien ne lui manquait. Il était heureux, et le Kaw-djer pouvait s’applaudir dans son œuvre achevée.

Quant à Karroly, non seulement il n’était pas associé à son fils dans la direction de l’usine du Bourg-Neuf, mais il avait même renoncé à la pêche. Étant donné l’importance maritime du port de l’île Hoste, situé entre le Darwin Sound et la baie de Nassau, les navires y venaient nombreux, et de préférence même à Punta-Arenas. Ils y trouvaient une excellente relâche, plus sûre que celle de la colonie chilienne, surtout fréquentée, d’ailleurs, par les steamers qui passent d’un océan à l’autre en suivant le détroit de Magellan. Karroly avait été pour cette raison amené à reprendre son ancien métier. Devenu capitaine de port et pilote-chef de l’île Hoste, il était très demandé par les bâtiments à destination de Punta-Arenas ou des comptoirs établis sur les canaux de l’archipel, et l’occupation ne lui manquait pas.

Il avait maintenant à son service un cotre de cinquante tonneaux, construit à l’épreuve des plus violents coups de mer. C’est avec ce solide bateau, que manœuvrait un équipage de cinq hommes, et non avec la chaloupe, qu’il se portait par tous les temps à la rencontre des navires. La Wel-Kiej existait toujours cependant, mais on ne l’utilisait plus guère. En général, elle restait au port, vieille et fidèle servante qui avait bien gagné le repos.

Comme ces bons ouvriers qui s’empressent d’entreprendre un nouveau travail aussitôt que le précédent est terminé, le Kaw-djer, quand le temps fut arrivé de laisser Halg, devenu un homme à son tour, librement évoluer dans la vie, s’était imposé les devoirs d’une seconde adoption. Dick n’avait pas remplacé Halg, il s’y était ajouté dans son cœur agrandi. Dick avait alors près de dix-neuf ans, et depuis plus de six ans il était l’élève du Kaw-djer. Le jeune homme avait tenu les promesses de l’enfant. Il s’était assimilé sans effort la science du maître et commençait à mériter pour son propre compte le nom de savant. Bientôt le professeur, qui admirait la vivacité et la profondeur de cette intelligence, n’aurait plus rien à apprendre à l’élève.

Déjà ce nom d’élève ne convenait plus à Dick. Précocement mûri par la rude école de ses premiers ans et par les terribles drames auxquels il avait été mêlé, il était, malgré son jeune âge, plutôt que l’élève, le disciple et l’ami du Kaw-djer, qui avait en lui une confiance absolue, et qui se plaisait à le considérer comme son successeur désigné. Germain Rivière et Hartlepool étaient de braves gens assurément, mais le premier n’aurait jamais consenti à délaisser son exploitation forestière, qui donnait des résultats merveilleux, pour se consacrer exclusivement à la chose publique, et Hartlepool, admirable et fidèle exécuteur d’ordres, n’était à sa place qu’au deuxième plan. Tous deux, au surplus, manquaient par trop d’idées générales et de culture intellectuelle pour gouverner un peuple qui avait d’autres intérêts que des intérêts matériels. Harry Rhodes eût été mieux qualifié peut-être. Mais Harry Rhodes, vieillissant, et manquant, d’ailleurs, de l’énergie nécessaire, se fût récusé de lui-même.

Dick réunissait, au contraire, toutes les qualités d’un chef. C’était une nature de premier ordre. Comme savoir, intelligence et caractère, il avait l’étoffe d’un homme d’État, et il y avait lieu seulement de regretter que de si brillantes facultés fussent destinées à être utilisées dans un si petit cadre. Mais une œuvre n’est jamais petite quand elle est parfaite, et le Kaw-djer estimait avec raison que, si Dick pouvait assurer le bonheur des quelques milliers d’êtres dont il était entouré, il aurait accompli une tâche qui ne le céderait en beauté à nulle autre.

Au point de vue politique, la situation était également des plus favorables. Les relations entre l’île Hoste et le Gouvernement chilien étaient excellentes de part et d’autre. Le Chili ne pouvait que s’applaudir chaque année davantage de sa détermination. Il obtenait des profits moraux et matériels qui manqueront toujours à la République Argentine, tant qu’elle ne modifiera pas ses méthodes administratives et ses principes économiques.

Tout d’abord, en voyant à la tête de l’île Hoste ce mystérieux personnage, dont la présence dans l’archipel magellanique lui avait paru à bon droit suspecte, le Gouvernement chilien n’avait pas dissimulé son mécontentement et ses inquiétudes. Mécontentement forcément platonique. Sur cette île indépendante où il s’était réfugié, on ne pouvait plus rechercher la personne du Kaw-djer, ni vérifier son origine, ni lui demander compte de son passé. Que ce fût un homme incapable de supporter le joug d’une autorité quelconque, qu’il eût été jadis en rébellion contre toutes les lois sociales, qu’il eût peut-être été chassé de tous les pays soumis sous n’importe quel régime aux lois nécessaires, son attitude autorisait ces hypothèses, et s’il fût resté sur l’Ile Neuve, il n’eût pas échappé aux enquêtes de la police chilienne. Mais, lorsqu’on vit, après les troubles provoqués par l’anarchie du début, la tranquillité parfaite due à la ferme administration du Kaw-djer, le commerce naître et grandir, la prospérité largement s’accroître, il n’y eut plus qu’à laisser faire. Et, au total, il ne s’éleva jamais aucun nuage entre le Gouverneur de l’île Hoste et le Gouverneur de Punta-Arenas.

Cinq ans s’écoulèrent ainsi, pendant lesquels les progrès de l’île Hoste ne cessèrent de se développer. En rivalité avec Libéria, mais une rivalité généreuse et féconde, trois bourgades s’étaient fondées, l’une sur la presqu’île Dumas, une autre sur la presqu’île Pasteur, et la troisième à l’extrême pointe occidentale de l’île, sur le Darwin Sound, en face de l’île Gordon. Elles relevaient de la capitale, et le Kaw-djer s’y transportait, soit par mer, soit par les routes tracées à travers les forêts et les plaines de l’intérieur.