Sur les côtes, plusieurs familles de Pêcherais s’étaient également établies et y avaient fondé des villages fuégiens, à l’exemple de ceux qui, les premiers, avaient consenti à rompre avec leurs séculaires habitudes de vagabondage pour se fixer dans le voisinage du Bourg-Neuf.

Ce fut à cette époque, au mois de décembre de l’année 1890, que Libéria reçut pour la première fois la visite du Gouverneur de Punta-Arenas, M. Aguire. Celui-ci ne put qu’admirer cette nation si prospère, les sages mesures prises pour en augmenter les ressources, la parfaite homogénéité d’une population d’origines différentes, l’ordre, l’aisance, le bonheur qui régnaient dans toutes les familles. On le comprend, il observa de près l’homme qui avait accompli de si belles choses, et auquel il suffisait d’être connu sous ce titre de Kaw-djer.

Il ne lui marchanda pas ses compliments.

«Cette colonie hostelienne, c’est votre œuvre, monsieur le Gouverneur, dit-il, et le Chili ne peut que se féliciter de vous avoir fourni l’occasion de l’accomplir.

—Un traité, se contenta de répondre le Kaw-djer, avait fait entrer sous la domination chilienne cette île qui n’appartenait qu’à elle-même. Il était juste que le Chili lui restituât son indépendance.

M. Aguire sentit bien ce que cette réponse contenait de restrictif. Le Kaw-djer ne considérait pas que cet acte de restitution dût valoir au Gouvernement chilien un témoignage de reconnaissance.

—Dans tous les cas, reprit M. Aguire en se tenant prudemment sur la réserve, je ne crois pas que les naufragés du Jonathan puissent regretter leur concession africaine de la baie de Lagoa...

—En effet, monsieur le Gouverneur, puisque là ils eussent été sous la domination portugaise, alors qu’ici ils ne dépendent de personne.

—Ainsi tout est pour le mieux.

—Pour le mieux, approuva le Kaw-djer.