—Des mots, rien que des mots. On ne dit pas non, mais on ne dit pas oui. On ergote. La discussion ainsi comprise peut durer des siècles. Et, pendant ce temps, les navires continuent à se perdre sur cet îlot sinistre que rien ne leur signale dans l’obscurité.»

M. Aguire exprima un grand étonnement. Mieux instruit que le Kaw-djer des méthodes chères aux Administrations du monde entier, il ne l’éprouvait peut-être pas au fond du cœur. Tout ce qu’il put faire, fut de promettre qu’il appuierait de tout son crédit cette proposition auprès du Gouvernement de Santiago, où il se rendait en quittant l’île Hoste.

Il faut croire qu’il tint parole et que son appui fut efficace, car, moins d’un mois plus tard, cette question qui traînait depuis tant d’années fut enfin résolue, et le Kaw-djer fut informé officiellement que ses propositions étaient acceptées. Le 25 décembre, entre le Chili et l’île Hoste, un acte de cession fut signé, aux termes duquel l’État hostelien devenait propriétaire de l’île Horn, à la condition qu’il élèverait et entretiendrait un phare au point culminant du cap.

Le Kaw-djer, dont les préparatifs étaient faits depuis longtemps, commença immédiatement les travaux. Selon les prévisions les plus pessimistes, deux ans devaient suffire pour les mener à bon terme et pour assurer la sécurité de la navigation aux abords de ce cap redoutable.

Cette entreprise, dans l’esprit du Kaw-djer, serait le couronnement de son œuvre. L’île Hoste pacifiée et organisée, le bien-être de tous remplaçant la misère d’autrefois, l’instruction répandue à pleines mains, et enfin des milliers de vies humaines sauvées au terrible point de rencontre des deux plus vastes océans du globe, telle aurait été sa tâche ici-bas.

Elle était belle. Achevée, elle lui conférerait le droit de penser à lui-même, et de résigner des fonctions auxquelles, jusque dans ses dernières fibres, répugnait tout son être.

Si le Kaw-djer gouvernait, s’il était pratiquement le plus absolu des despotes, il n’était pas, en effet, un despote heureux. Le long usage du pouvoir ne lui en avait pas donné le goût, et il ne l’exerçait qu’à contre-cœur. Réfractaire pour son compte personnel à toute autorité, il lui était toujours aussi cruel d’imposer la sienne à autrui. Il était resté le même homme énergique, froid et triste, qu’on avait vu apparaître comme un sauveur en ce jour lointain où le peuple hostelien avait failli périr. Il avait sauvé les autres, ce jour-là, mais il s’était perdu lui-même. Contraint de renier sa chimère, obligé de s’incliner devant les faits, il avait accompli courageusement le sacrifice, mais, dans son cœur, le rêve abjuré protestait. Quand nos pensées, sous l’apparence trompeuse de la logique, ne sont que l’épanouissement de nos instincts naturels, elles ont une vie propre, indépendante de notre raison et de notre volonté. Elles luttent obscurément, fût-ce contre l’évidence, comme des êtres qui ne voudraient pas mourir. La preuve de notre erreur, il faut alors qu’elle nous soit donnée à satiété, pour que nous en soyons convaincus, et tout nous est prétexte à revenir à ce qui fut notre foi.

Le Kaw-djer avait immolé la sienne à ce besoin de se dévouer, à cette soif de sacrifice, à cette pitié de ses frères malheureux, qui, au-dessus même de sa passion de la liberté, formait le fond de sa magnifique nature. Mais, maintenant que le dévouement n’était plus en jeu, maintenant qu’il ne pouvait plus être question de sacrifice et que les Hosteliens n’inspiraient plus rien qui ressemblât à de la pitié, la croyance ancienne reprenait peu à peu son apparence de vérité, et le despote redevenait par degrés le passionné libertaire d’antan.

Cette transformation, Harry Rhodes l’avait constatée avec une netteté croissante, à mesure que s’affermissait la prospérité de l’île Hoste. Elle devint plus évidente encore, quand, le phare du cap Horn commencé, le Kaw-djer put considérer comme près d’être rempli le devoir qu’il s’était imposé. Il exprima enfin clairement sa pensée à cet égard. Harry Rhodes ayant, au hasard d’une causerie où on évoquait les jours passés, glorifié les bienfaits dont on lui était redevable, le Kaw-djer répondit par une déclaration qui ne prêtait plus à l’équivoque.

«J’ai accepté la tâche d’organiser la colonie, dit-il. Je m’applique à la remplir. L’œuvre terminée, mon mandat cessera. Je vous aurai prouvé ainsi, je l’espère, qu’il peut y avoir au moins un endroit de cette terre, où l’homme n’a pas besoin de maître.