Tout compte fait, les perquisitions rapportèrent au trésor près de trente-sept kilos d’or, représentant en monnaie française une valeur d’environ cent vingt-deux mille francs. En échange, des concessions régulières furent délivrées. Seul Kennedy n’eut même pas cet avantage, en raison de son obstination à ne pas désigner l’emplacement du claim où il avait fait une si belle récolte.

La somme ainsi recueillie fut placée dans la caisse de l’État. Quand, au printemps, les relations seraient reprises avec le reste du monde, on l’échangerait contre des espèces ayant cours. En attendant, le Kaw-djer, ayant largement publié le résultat des perquisitions, créa pour une somme égale du papier-monnaie auquel on accorda toute confiance, ce qui lui permit de soulager bien des misères.

L’hiver s’écoula vaille que vaille, et l’on atteignit le printemps. Aussitôt, les mêmes causes produisirent les mêmes effets. Comme l’année précédente, Libéria fut désertée. La leçon n’était pas suffisante. On se ruait à la conquête de l’or, avec plus de frénésie encore peut-être, comme ces joueurs aux trois quarts ruinés qui jettent sur le tapis leurs derniers sous dans l’espoir absurde de se refaire.

Kennedy fut un des premiers à partir. Ayant mis bien à l’abri l’or qui lui restait, il disparut un matin, en route sans doute vers le claim mystérieux dont il s’était obstiné à ne pas révéler l’emplacement. Ceux qui s’étaient promis de le suivre en furent pour leurs frais.

La milice elle-même, cette garde si dévouée et si fidèle tant qu’avait duré la mauvaise saison, fondit de nouveau avec la neige, et, réduit au seul secours de ses amis les plus proches, le Kaw-djer dut assister en spectateur au second acte du drame.

Les scènes, toutefois, s’en déroulèrent plus rapidement que celles du premier. Moins de huit jours après leur départ, quelques Libériens commencèrent déjà à revenir, puis les retours se succédèrent selon une progression accélérée. La milice se reconstitua pour la deuxième fois. Les hommes reprenaient en silence le poste qu’ils avaient abandonné, sans que le Kaw-djer leur fit aucune observation. Ce n’était pas le moment de se montrer sévère.

Tous les renseignements concordaient à établir que la situation se modifiait d’une manière identique dans l’intérieur. Les fermes, les usines, les comptoirs se repeuplaient. Le mouvement était général comme la cause qui le motivait.

Les chercheurs d’or avaient trouvé, en effet, une situation tout autre que celle de l’année précédente. Alors, ils étaient entre Hosteliens. Maintenant, l’élément étranger était entré en scène et il fallait compter avec lui. Et quels étrangers! Le rebut de l’humanité. Des êtres frustes, demi-brutes, habitués à la dure et ne craignant ni la souffrance ni la mort, impitoyables pour eux-mêmes et pour autrui. Il fallait se battre, pour la possession des claims, contre ces hommes avides qui s’étaient assuré les meilleures places dès le début de la saison. Après une lutte plus ou moins longue selon les caractères, la plupart des Hosteliens y avaient renoncé.

Il était temps que ce renfort arrivât. L’invasion commencée à la fin de l’été précédent avait déjà repris d’une manière beaucoup plus intense. Chaque semaine, deux ou trois steamers amenaient leur cargaison de prospecteurs étrangers. Le Kaw-djer avait vainement tenté de s’opposer à leur débarquement. Les aventuriers, passant outre à une interdiction que la force n’appuyait pas, débarquaient malgré lui et sillonnaient Libéria de leurs bandes bruyantes avant de se mettre en route pour les placers.

Les navires affectés au transport des chercheurs d’or étaient presque les seuls qu’on aperçût au port du Bourg-Neuf. Que fussent venus faire les autres, en effet? Les affaires étaient complètement arrêtées. Ils n’eussent pas trouvé à charger. Les stocks de bois de construction et de fourrures avaient été épuisés dès la première semaine. Quant au bétail, aux céréales et aux conserves, le Kaw-djer s’était énergiquement opposé à leur exportation qui eût réduit la population à toutes les horreurs de la famine.