La question importante n’était pas, d’ailleurs, de déterminer la cause du revirement, quelle qu’elle fût. L’ultimatum étant nettement posé, l’important était d’arrêter la manière dont il convenait d’y répondre.

Résister?... Pourquoi pas? Les cent cinquante soldats alignés sur la place n’étaient pas de taille à effrayer le Kaw-djer, et pas davantage le bâtiment de guerre embossé devant le Bourg-Neuf. Alors même que ce navire eût contenu d’autres soldats, ceux-ci n’étaient évidemment pas en nombre tel que la victoire ne pût tourner finalement en faveur de la milice hostelienne. Quant au navire lui-même, il était assurément capable d’envoyer jusqu’à Libéria quelques obus qui feraient plus de bruit que de mal. Mais après?... Les munitions finiraient par s’épuiser, et il lui faudrait alors appareiller, en admettant que les trois canons hosteliens n’aient réussi à lui causer aucune avarie sérieuse.

Non, en vérité, résister n’eût pas été présomptueux. Mais résister, c’était des batailles, c’était du sang. Allait-il donc en faire couler encore sur cette terre, hélas! saturée? Pour défendre quoi? L’indépendance des Hosteliens? Les Hosteliens étaient-ils donc libres, eux qui s’étaient si docilement courbés sous la férule d’un maître? Serait-ce donc alors sa propre autorité qu’il s’agissait de sauvegarder? Dans quel but? Ses mérites exceptionnels justifiaient-ils que tant de vies fussent sacrifiées à sa cause? Depuis qu’il exerçait le pouvoir, s’était-il montré différent de tous les autres potentats qui tiennent l’univers en tutelle?

Le Kaw-djer en était là de ses réflexions, quand l’officier chilien fit un mouvement. Il commençait à trouver le temps long. Le Kaw-djer se contenta de l’exhorter du geste à la patience et poursuivit sa méditation silencieuse.

Non, il n’avait été ni meilleur ni pire que les maîtres de tous les temps, et cela, simplement parce que la fonction de maître impose des obligations auxquelles nul ne peut se flatter d’échapper. Que ses intentions eussent toujours été droites, ses vues désintéressées, cela ne l’avait nullement empêché de commettre à son tour ces mêmes crimes nécessaires qu’il reprochait à tant de chefs. Le libertaire avait commandé, l’égalitaire avait jugé ses semblables, le pacifique avait fait la guerre, le philosophe altruiste avait décimé la foule, et son horreur du sang versé n’avait abouti qu’à en verser plus encore.

Aucun de ses actes qui n’eût été en contradiction avec ses théories, et, sur tous les points, il avait touché du doigt son erreur de jadis. D’abord les hommes s’étaient révélés dans leur imperfection et leur incapacité natives, et il avait dû les mener par la main comme de petits enfants. Puis les appétits qui forment le fond de certaines natures avaient, pour se satisfaire, causé une succession de drames et démontré la légitimité de la force. Une triple preuve, enfin, lui avait été donnée que la solidarité des groupes sociaux n’est pas moindre que celle des individus, et qu’un peuple ne saurait s’isoler au milieu des autres peuples. C’est pourquoi, quand bien même l’un d’eux arriverait à se hausser à l’idéal inaccessible que le Kaw-djer avait autrefois considéré comme une vérité objective, le peuple devrait encore compter avec le reste de la terre, dont le progrès moral excède les forces humaines et ne peut être que le résultat de siècles d’efforts accumulés.

La première de ces preuves, c’était l’invasion des Patagons. Semblable à tous les chefs, et ni plus ni moins qu’eux, le Kaw-djer avait dû combattre et tuer. A cette occasion, Patterson lui avait démontré à quel degré d’abaissement une créature peut s’avilir, et il avait dû, indulgent encore, s’arroger le droit de disposer d’un coin de la planète comme de sa propriété personnelle. Il avait jugé, condamné, banni, au même titre que tous ceux qu’il appelait des tyrans.

La deuxième preuve, la découverte des mines d’or la lui avait fournie. Ces milliers d’aventuriers qui s’étaient abattus sur l’île Hoste établissaient, sous la forme la plus éloquente, l’inévitable solidarité des nations. Contre le fléau, il n’avait pas trouvé de remède qui ne fût connu. Ce remède, c’est toujours la force, la violence et la mort. Par son ordre, le sang humain avait coulé à flots.

La troisième preuve enfin, l’ultimatum du Gouvernement chilien la lui apportait, péremptoire.

Allait-il donc donner une fois de plus le signal de la lutte, d’une lutte plus sanglante peut-être que les précédentes, et cela pour conserver aux Hosteliens, un chef si pareil en somme à tous les chefs de tous les pays et de tous les temps? A sa place, un autre que lui en aurait fait autant, et, quel que fût son successeur, qu’il fût le Chili ou tout autre, il ne pouvait être amené à employer des moyens pires que ceux auxquels la fatalité des choses l’avait contraint.