Dès lors, à quoi bon lutter?

Et puis, comme il était las! L’hécatombe dont il avait donné l’ordre, ce carnage monstrueux, cette effroyable tuerie, c’était une obsession qui ne le lâchait pas. De jour en jour, sous le poids du lourd souvenir, sa haute taille se voûtait, ses yeux perdaient de leur flamme, et sa pensée de sa clarté. La force abandonnait ce corps d’athlète et ce cœur de héros. Il n’en pouvait plus. Il en avait assez.

Voilà donc à quelle impasse il aboutissait! D’un regard effaré il suivait la longue route de sa vie. Les idées dont il avait fait la base de son être moral et auxquelles il avait tout sacrifié la jonchaient de leurs débris lamentables. Derrière lui, il n’y avait plus que le néant. Son âme était dévastée; c’était un désert parsemé de ruines où rien ne restait debout.

Que faire à cela?... Mourir?... Oui, cela eût été logique, et pourtant il ne pouvait s’y résoudre. Non pas qu’il eût peur de la mort. A cet esprit lucide et ferme, elle apparaissait comme une fonction naturelle, sans plus d’importance et nullement plus à redouter que la naissance. Mais toutes ses fibres protestaient contre un acte qui eût volontairement abrégé son destin. De même qu’un ouvrier consciencieux ne saurait se résoudre à laisser un travail inachevé, c’était un besoin pour cette puissante personnalité d’aller jusqu’au bout de sa vie, c’était une nécessité pour ce cœur abondant de donner à autrui la somme entière, sans en rien excepter, de dévouement et d’abnégation qui s’y trouvait contenue en puissance, et il considérait n’avoir pas fait assez tant qu’il n’aurait pas fait tout.

Ces contradictions, était-il donc impossible de les concilier?...

Le Kaw-djer parut enfin s’apercevoir de la présence de l’officier chilien qui rongeait impatiemment son frein.

«Monsieur, dit-il, vous m’avez tout à l’heure menacé d’employer la force. Vous êtes-vous bien rendu compte de la nôtre?

—La vôtre?... répéta l’officier surpris.

—Jugez-en, dit le Kaw-djer en faisant signe à son interlocuteur de s’approcher de la fenêtre.

La place s’étendait sous leurs yeux. En face du Gouvernement, les cent cinquante soldats chiliens étaient correctement alignés, sous le commandement de leurs chefs. Leur position ne laissait pas toutefois d’être critique, car plus de cinq cents Hosteliens les cernaient, fusils chargés, baïonnettes au canon.