—Il sera fait ainsi, promit Dick simplement.
La surprise qu’il devait éprouver, il ne l’exprima pas. Si grand était l’empire qu’il avait acquis sur lui-même qu’il ne la trahit par aucun signe. C’était un ordre qu’il avait reçu. Un ordre s’exécute et ne se discute pas.
—Bien! dit le Kaw-djer. Maintenant, va, mon enfant, et conforme-toi scrupuleusement à mes instructions.»
Seul, le Kaw-djer s’approcha de la fenêtre et souleva le rideau. Longuement, il regarda au dehors, afin de graver dans sa mémoire ce qu’il ne devait plus revoir. Devant lui, c’était Libéria, et, plus loin, le Bourg-Neuf, et, plus loin encore, les mâts des navires amarrés dans le port. Le soir tombait, arrêtant le travail du jour. D’abord, la route du Bourg-Neuf s’anima, puis les fenêtres des maisons brillèrent dans l’ombre grandissante. Cette ville, cette activité laborieuse, ce calme, cet ordre, ce bonheur, c’était son œuvre. Tout le passé s’évoqua à la fois, et il soupira de fatigue et d’orgueil.
Le temps était enfin venu de songer à lui-même. Sans marchander, il allait disparaître de cette foule dont il avait fait un peuple riche, heureux, puissant. Maître pour maître, ce peuple ne s’apercevrait pas du changement. Lui, du moins, il irait mourir, comme il avait vécu, dans la liberté.
Il n’attristerait d’aucun adieu ce départ qui était une délivrance. Avant de partir, il ne serrerait dans ses bras, ni le fidèle Karroly, ni Harry Rhodes son ami, ni Hartlepool ce loyal et dévoué serviteur, ni Halg, ni Dick, ses enfants. A quoi bon cela? Pour la seconde fois, il s’évadait de l’humanité. Son amour s’amplifiait de nouveau, devenait vaste comme le monde, impersonnel comme celui d’un dieu, et n’avait plus besoin, pour se satisfaire, de ces gestes puérils. Il disparaîtrait sans un mot, sans un signe.
La nuit devint profonde. Comme des paupières que ferme le sommeil, les fenêtres des maisons s’éteignirent une à une. La dernière s’endormit enfin. Tout fut noir.
Le Kaw-djer sortit du Gouvernement et marcha vers le Bourg-Neuf. La route était déserte. Jusqu’au faubourg, il ne rencontra personne.
La Wel-Kiej se balançait près du quai. Il s’y embarqua et largua l’amarre. Au milieu du port, il distinguait la masse sombre du vaisseau chilien, à bord duquel un timonier piquait minuit au même instant. Détournant la tête, le Kaw-djer poussa au large et hissa la voile.
La Wel-Kiej prit son erre, évolua, sortit des jetées. Là, son allure s’accéléra sous l’effort d’une fraîche brise du Nord-Ouest. Le Kaw-djer pensif tenait la barre, en écoutant la chanson de l’eau contre le bordage.