Dès que la lumière leur permit de distinguer confusément la côte, la plupart des naufragés se laissèrent glisser sur les récifs alors presque entièrement découverts, et s’empressèrent de gagner la terre. C’eût été folie de vouloir les retenir. On imagine aisément quelle hâte ils devaient avoir de fouler un sol ferme après les affres d’une pareille nuit. Une centaine d’entre eux se mirent en devoir d’escalader le morne en le prenant à revers, dans l’espoir de reconnaître du sommet une plus vaste étendue de pays. Du surplus de la foule, une partie s’éloigna en contournant le rivage sud de la pointe, une autre suivit le rivage nord, tandis que le plus grand nombre stationnaient sur la grève, absorbés dans la contemplation du Jonathan échoué.
Quelques émigrants toutefois, plus intelligents ou moins impulsifs que les autres, étaient restés à bord et tenaient leurs regards fixés sur le Kaw-djer, comme s’ils eussent attendu un mot d’ordre de cet inconnu dont l’intervention leur avait déjà été si profitable. Celui-ci ne montrant aucune velléité d’interrompre la conversation qu’il soutenait avec le maître d’équipage, l’un de ces émigrants se détacha enfin d’un groupe de quatre personnes, parmi lesquelles figuraient deux femmes, et se dirigea vers les causeurs. A l’expression de son visage, à sa démarche, à mille signes impalpables, il était aisé de reconnaître que cet homme, âgé d’environ cinquante ans, appartenait à une classe supérieure au milieu dans lequel il se trouvait placé.
«Monsieur, dit-il en abordant le Kaw-djer, que je vous remercie, avant tout. Vous nous avez sauvés d’une mort certaine. Sans vous et sans vos compagnons, nous étions inévitablement perdus.
Les traits, la voix, le geste de ce passager disaient son honnêteté et sa droiture. Le Kaw-djer serra avec cordialité la main qui lui était tendue, puis, employant la langue anglaise dans laquelle on lui adressait la parole:
—Nous sommes trop heureux, mon ami Karroly et moi, répondit-il, que notre expérience de ces parages nous ait permis d’éviter une si effroyable catastrophe.
—Permettez-moi de me présenter. Je suis émigrant et je m’appelle Harry Rhodes. J’ai avec moi ma femme, ma fille et mon fils, reprit le passager en désignant les trois personnes qu’il avait quittées pour aborder le Kaw-djer.
—Mon compagnon, dit en échange le Kaw-djer, est le pilote Karroly, et voici Halg, son fils. Ce sont des Fuégiens, comme vous pouvez le voir.
—Et vous? interrogea Harry Rhodes.
—Je suis un ami des Indiens. Ils m’ont baptisé le Kaw-djer, et je ne me connais plus d’autre nom.
Harry Rhodes regarda avec étonnement son interlocuteur qui soutint cet examen d’un air calme et froid. Sans insister, il demanda: