En vérité, le Kaw-djer n’y songeait pas. Tout entier à la tâche que le hasard lui avait fait entreprendre, il s’y livrait sans arrière-pensée, satisfait de pouvoir être utile à cette foule misérable, et, par cela même, près de son cœur.

Mais tout le monde n’atteignait pas à sa hauteur morale, et d’autres caressaient pour leur propre compte ces projets de désertion qui, pas un instant, n’avaient effleuré son esprit. Rien de plus facile, en somme, que de s’emparer de la chaloupe, de hisser la voile et de cingler vers une région plus clémente. On n’avait pas à craindre d’être poursuivi, puisque les émigrants ne disposaient d’aucune embarcation. Cela était si simple qu’il y avait lieu d’être surpris que personne ne l’eût tenté jusqu’ici.

Ce qui s’y était opposé, sans doute, c’est que la Wel-Kiej ne restait jamais sans gardiens, Halg et Karroly, qui la pilotaient pendant le jour, y couchant, la nuit venue, en compagnie du Kaw-djer. Force avait donc été à ceux qui projetaient de s’en rendre maître, d’attendre une occasion favorable.

Cette occasion se présenta enfin le 10 mai. Ce jour-là, au retour de son premier voyage à la baie Scotchwell, le Kaw-djer aperçut les deux Fuégiens qui gesticulaient sur le rivage, tandis que la Wel-Kiej, distante déjà de plus de trois cents mètres, s’éloignait cap au large, toutes voiles dehors. A bord, on distinguait quatre hommes dont la distance empêchait de reconnaître les traits.

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Le spectacle ne manquait pas de pittoresque. (Page 87.)

Quelques mots rapidement échangés lui apprirent ce qui s’était passé. On avait profité, pour sauter à bord du bateau, d’une courte absence de Karroly et de son fils. Quand ceux-ci s’étaient aperçus du rapt, il était trop tard pour s’en défendre.

A mesure qu’ils revenaient du nouveau campement, les émigrants se rassemblaient en nombre croissant autour du Kaw-djer et de ses deux compagnons. Impuissants et désarmés, ils regardaient en silence la chaloupe que la brise inclinait gracieusement. C’était un malheur sérieux pour tous les naufragés, qui perdaient à la fois un précieux moyen d’accélérer leur travail actuel, et la possibilité de se mettre au besoin en communication avec le reste du monde. Mais, pour les propriétaires de la Wel-Kiej, le malheur se transformait en désastre.

Toutefois, le Kaw-djer ne montrait par aucun signe la colère dont son cœur devait déborder. Le visage fermé, froid, impassible, comme toujours, il suivait des yeux le bateau. Bientôt, celui-ci disparut derrière une saillie du rivage. Aussitôt le Kaw-djer se retourna vers le groupe qui l’entourait: