«Au travail!» dit-il d’une voix calme.
On se remit à l’ouvrage avec une nouvelle ardeur. La perte de la chaloupe rendait nécessaire une hâte plus grande, si l’on voulait être prêt ayant que l’hiver ne fût définitivement installé. Même, il y avait lieu de s’applaudir que ce vol abominable n’eût pas été commis dès les premiers jours du transport. Peut-être, dans ce cas, eût-il été impossible d’en venir à bout. Fort heureusement, à cette date du 10 mai, il était presque terminé et un peu de courage devait suffire à le mener à bonne fin.
Les émigrants admiraient la sérénité du Kaw-djer. Rien n’était changé dans son attitude habituelle, et il continuait à faire preuve de la même bonté et du même dévouement que par le passé. Son influence en fut notablement accrue.
Un incident, au cours de cette journée du 10 mai, acheva de le rendre tout à fait populaire.
Il aidait à ce moment à traîner l’un des chariots sur lequel étaient entassés plusieurs sacs de semences, quand son attention fut attirée par des cris de douleur. S’étant dirigé rapidement vers l’endroit d’où venaient ces cris, il découvrit un enfant d’une dizaine d’années qui gisait sur le sol et poussait de lamentables gémissements. A ses questions, l’enfant répondit qu’il était tombé du haut d’un rocher, qu’il ressentait une vive douleur dans la jambe droite et qu’il lui était impossible de se relever.
Un certain nombre d’émigrants, rangés en cercle derrière le Kaw-djer, échangeaient des réflexions saugrenues. Les parents de l’enfant ne tardèrent pas à se joindre à l’attroupement, et leurs plaintes bruyantes augmentèrent la confusion.
Le Kaw-djer imposa, d’une voix ferme, silence à tout ce monde et procéda à l’examen du blessé. Autour de lui, les émigrants tendaient le cou, s’émerveillant de la sûreté et de l’adresse de ses gestes. Il diagnostiqua sans peine une fracture simple du fémur, et la réduisit habilement. Au moyen de bouts de bois transformés en attelles, il immobilisa alors le membre brisé qu’il banda avec des lambeaux de toile, puis l’enfant fut transporté à la baie Scotchwell sur un brancard improvisé.
Tout en surveillant le travail de ses mains, le Kaw-djer rassurait les parents éplorés. Cela ne serait rien. L’accident n’aurait pas de suite fâcheuse, et dans deux mois il n’en subsisterait aucune trace. Peu à peu le père et la mère reprenaient confiance. Ils furent complètement rassérénés, quand, le pansement terminé leur fils déclara qu’il ne souffrait plus.
De ces faits, qui furent en un instant connus de tout le monde, un grand respect rejaillit sur le Kaw-djer. Il était décidément le génie bienfaisant des naufragés. On n’en était plus à compter ses services. Désormais, on s’attendit à mieux encore. De plus en plus, on prit l’habitude de se reposer sur lui, et, de plus en plus, ces êtres rudes et puérils se sentirent rassurés et réconfortés par sa présence au milieu d’eux.
Le soir même du 10 mai, on procéda à une rapide enquête afin de découvrir les auteurs du vol de la Wel-Kiej. Dans cette foule ondoyante où ne régnait aucune discipline, les résultats de l’enquête furent nécessairement fort incertains. Elle permit toutefois de suspecter avec une grande vraisemblance quatre individus que personne n’avait aperçus pendant tout le cours de la journée. Deux appartenaient à l’équipage, le cuisinier Sirdey et le matelot Kennedy. Les autres étaient deux émigrants fort mal notés dans l’esprit public, deux prétendus ouvriers du nom de Furster et de Jackson.