Le Kaw-djer haussa les épaules et s’éloigna sans retourner la tête. Au bout de quelques pas, il avait chassé de son esprit le souvenir de cette absurde querelle. Faisait-il preuve de sagesse en attribuant si peu d’importance à l’incident? Un avenir encore lointain devait lui prouver que Fred Moore en conservait plus durable mémoire.


V
UN NAVIRE EN VUE.

Au début de juillet, Halg eut une grosse émotion. Il se découvrit un rival. Cet émigrant du nom de Patterson, qui lui avait procuré à prix d’or les vêtements dont il était si fier, était entré en relations avec la famille Ceroni et tournait visiblement autour de Graziella.

Halg fut désespéré de cette complication. Un adolescent de dix-huit ans, à demi sauvage, pouvait-il lutter contre un homme fait, pourvu de richesses qui semblaient fabuleuses au pauvre Indien? Malgré l’affection qu’elle lui témoignait, était-il admissible que Graziella hésitât?

Celle-ci n’hésitait pas, en effet, mais ses préférences n’allaient pas dans le sens qu’il redoutait. L’innocente tendresse et la jeunesse de Halg triomphaient sans peine des avantages de son compétiteur. Si l’Irlandais s’entêtait à s’imposer, c’est qu’il n’était pas sensible à l’éloignement que lui témoignaient Graziella et sa mère. Elles lui répondaient à peine, quand il leur adressait la parole, et feignaient de ne pas s’apercevoir de sa présence.

Patterson n’en montrait aucun trouble. Cela ne l’empêchait pas de continuer son manège avec la froide persévérance qui avait jusqu’ici assuré le succès de ses entreprises. Il ne laissait pas, d’ailleurs, d’avoir un allié dans la place, et cet allié n’était autre que Lazare Ceroni. S’il était mal reçu par les deux femmes, le père, du moins, lui faisait bon visage et paraissait approuver la recherche dont sa fille était l’objet. Patterson et lui étaient dans les meilleurs termes. Parfois même, ils s’isolaient pour de mystérieux conciliabules, comme s’ils eussent traité des affaires qui ne regardaient personne. Quelles affaires pouvaient bien être communes à cet ivrogne invétéré et à ce paysan madré, à ce panier percé et à cet avare?

Ces conciliabules étaient pour Halg une cause de sérieux soucis, qu’aggravait encore la conduite de Lazare Ceroni. Le misérable continuait à s’enivrer, et les scènes recommençaient à intervalles variables, mais de plus en plus rapprochés. Halg ne manquait pas d’en informer chaque fois le Kaw-djer, et celui-ci portait le fait à la connaissance d’Hartlepool. Mais ni le Kaw-djer, ni Hartlepool ne pouvaient arriver à découvrir comment Lazare Ceroni se procurait cette quantité d’alcool, alors qu’il n’en existait pas une goutte sur l’île Hoste, en dehors des provisions sauvées du Jonathan.

La tente abritant ces provisions était gardée jour et nuit, en effet, par les seize survivants de l’équipage, divisés en huit sections de deux hommes, qui se relevaient toutes les trois heures. Ceux-ci, y compris Kennedy et Sirdey, subissaient, du reste, docilement l’ennui de ces trois heures de garde quotidiennes. Aucun d’eux ne se permettait le moindre murmure et ils faisaient preuve de la même obéissance envers Hartlepool que lorsqu’ils naviguaient sous ses ordres. Leur esprit de discipline demeurait intact. Ils formaient un groupe numériquement faible, mais que l’union rendait fort, sans même tenir compte du précieux concours que Dick et Sand n’eussent pas manqué cependant de lui apporter, le cas échéant.

Pour le moment, tout au moins, personne ne songeait à mettre à contribution la bonne volonté des deux enfants. Dispensés de garde à cause de leur âge, ils jouissaient d’une liberté complète qu’ils employaient à s’amuser à cœur perdu. Le temps passé sur l’île Hoste ferait certainement époque dans leur existence et resterait gravé dans leur esprit comme une période de plaisirs incessants. Ils modifiaient leurs jeux selon les circonstances. La neige tombait-elle en épais flocons? Ils y creusaient des cachettes où se livraient de prodigieuses parties. La température s’abaissait-elle au-dessous du point de congélation? C’était le moment des glissades, ou bien, à cheval sur une planche en guise de traîneau, ils s’élançaient le long des pentes et goûtaient l’ivresse des chutes vertigineuses. Le soleil brillait-il au contraire? Accompagnés d’innombrables galopins de leur espèce, ils se répandaient alors dans les environs du campement et inventaient mille jeux dont l’agrément se mesurait à la violence.