Elle ne retomba pas. Quelqu’un l’avait arrêtée par derrière et la retenait d’une étreinte impérieuse, tandis que, sur un ton de blâme, une voix prononçait:

«Eh quoi! monsieur Moore... un enfant!...

Fred Moore se retourna. Qui se permettait de lui donner des leçons? Il reconnut le Kaw-djer qui, accentuant le blâme, continuait de sa voix calme:

—Et infirme encore!

—De quoi vous mêlez-vous? cria Fred Moore. Lâchez-moi, ou sinon!...

Le Kaw-djer ne paraissant nullement disposé à obéir à la sommation, Fred Moore, d’un violent effort, essaya de se dégager. Mais la prise était bonne et ne céda pas. Hors de lui, il repoussa Marcel Norely et leva l’autre main, prêt à frapper. Sans faire un geste, sans qu’un muscle de son visage bougeât, le Kaw-djer se contenta d’aggraver le tenaillement de ses doigts. La douleur dut être vive, car Fred Moore n’acheva pas le geste commencé. Ses genoux fléchirent.

Le Kaw-djer aussitôt desserra son étreinte et lâcha la main qu’il retenait prisonnière. Cette main, Fred Moore, ivre de rage, la porta à sa ceinture et la brandit armée d’un large coutelas de paysan. Il voyait rouge, comme on dit. Dans ses yeux luisait la folie du meurtre.

Fort heureusement, les autres joueurs de boule, épouvantés de la tournure que prenaient les choses, s’interposèrent et maîtrisèrent l’énergumène, que le Kaw-djer contemplait avec un étonnement mêlé de tristesse.

Il était donc possible qu’un homme, sous l’influence de la colère, devînt à ce point l’esclave de ses nerfs? C’était bien un homme, cependant, cet être qui se débattait comme un insensé, en écumant et en poussant des cris qui s’étranglaient dans sa gorge! Devant un tel spectacle, le Kaw-djer ne modifierait-il pas ses théories libertaires? En arriverait-il à admettre que l’humanité a besoin d’être aidée par une salutaire contrainte dans sa lutte éternelle contre les passions bestiales qui l’entraînent?

—On se retrouvera, camarade!» parvint enfin à articuler Fred Moore, que maintenaient solidement quatre robustes gaillards.