La douleur eut enfin raison de la résignation du patient. Après quarante-huit heures de supplice, il sortit en chancelant, erra dans le campement, disparut...

Un soir, le Kaw-djer, en regagnant son ajoupa, heurta du pied un corps étendu. Il se pencha et secoua le dormeur qui ne répondit que par un gémissement. Le dormeur était un malade. Après l’avoir ranimé avec quelques gouttes d’un cordial, le Kaw-djer l’interrogea:

«Qu’avez-vous? demanda-t-il.

—J’ai faim, répondit Blaker d’une voix faible.

Le Kaw-djer fut abasourdi.

—Faim!... répéta-t-il. N’avez-vous pas reçu votre part de vivres comme tout le monde?»

Blaker, alors, en phrases hachées, lui raconta brièvement sa triste histoire. Il lui dit sa maladie et le besoin morbide de manger qui en était la conséquence, comment, ses provisions épuisées, il avait vécu en achetant celles de Patterson, comment et pourquoi enfin celui-ci l’avait laissé, depuis trois jours, agoniser.

Le Kaw-djer écoutait avec stupéfaction cet incroyable récit. Il s’était donc trouvé un homme pour avoir le courage de se livrer à cet affreux négoce, un homme qui, en dépit de tous les drames et de tous les cataclysmes, avait conservé intacte une si effroyable avidité! Marchand voleur qui avait menti afin de pouvoir céder contre espèces ce que d’autres que lui eussent donné, marchand éhonté qui avait impitoyablement vendu la vie à son semblable!

Le Kaw-djer garda ses réflexions pour lui. Quelle que fût l’infamie du coupable, mieux valait la laisser impunie, plutôt que de créer, en la dévoilant, une cause supplémentaire de discorde. Il se contenta de faire délivrer de nouvelles provisions à Blaker, en l’assurant qu’on lui en donnerait à l’avenir autant qu’il serait nécessaire.

Mais le nom de Patterson resta gravé dans sa mémoire, et l’individu qui le portait demeura pour lui le prototype de ce que l’âme humaine peut contenir de plus abject. Aussi ne fut-il pas surpris quand, trois jours plus tard, Halg prononça ce même nom à propos d’une autre histoire presque aussi répugnante que la première.