Le 25 décembre 1819, après cette longue et fructueuse relâche, l'Uranie reprenait la mer et se dirigeait de manière à passer au sud de la Nouvelle-Zélande et de l'île Campbell pour gagner le cap Horn. Quelques jours plus tard, une dizaine de déportés fugitifs étaient découverts à bord, mais on était déjà trop éloigné de la Nouvelle-Hollande pour les y réintégrer.
Les côtes de la Terre de Feu furent atteintes, sans qu'aucun fait saillant soit à noter dans cette navigation constamment favorisée par le vent d'ouest. Le 5 février, fut aperçu le cap de la Désolation. Le cap Horn doublé sans entrave l'Uranie jeta l'ancre dans la baie de Bon-Succès, dont les bords, garnis d'arbres de haute futaie, arrosés de cascades, n'offraient pas cette aridité et cette désolation qui marquent en général ces tristes parages.
D'ailleurs, la station ne fut pas longue, et la corvette, reprenant sa route, ne tarda pas à embouquer le détroit de Lemaire au milieu d'une brume épaisse. Là elle fut accueillie par une grosse houle, un vent violent et une brume opaque qui confondait dans une même teinte la terre, la mer et le ciel.
La pluie et les embruns soulevés par le vent, la nuit qui tomba sur ces entrefaites, forcèrent l'Uranie à tenir la cape avec le grand hunier au bas ris et le petit foc, voilure sous laquelle elle se comporta fort bien.
Il fallut courir vent arrière, et déjà l'on se félicitait d'être entraîné par l'ouragan loin des côtes, lorsque retentit ce cri: «Terre devant nous et fort près!»
Une terrible angoisse étreignit alors tous les cœurs. Le naufrage était inévitable.
Seul, Freycinet, après un moment d'hésitation, redevint maître de lui-même. La terre ne pouvait être devant; il fit continuer à courir au nord en tirant un peu vers l'est, et l'expérience ne tarda pas à prouver l'exactitude de ses calculs.
Le surlendemain, le temps s'étant rasséréné, le point fut fait, et comme on était trop éloigné de la baie de Bon-Succès, le commandant avait à choisir entre une relâche sur la côte d'Amérique et une aux îles Malouines. Il se décida pour la dernière.
L'île Conti, la baie Marville et le cap Duras furent tour à tour relevés à travers la brume, tandis qu'une brise favorable poussait le navire vers la baie Française, lieu fixé de la prochaine relâche. Déjà on se félicitait d'avoir accompli tant de travaux périlleux, d'avoir mené une si rude campagne sans accident grave. Pour les matelots, comme dit Byron:
The worst was over, and the rest seemed sure[3].