Indiens de Pondichéry. ([Page 306].)

Saint-Denis, la capitale, située au nord de Bourbon et à l'extrémité d'un plateau incliné, n'était, à proprement parler, qu'un gros bourg, sans enceinte ni murailles, dont chaque maison était entourée d'un jardin. Pas de monuments publics à citer, si ce n'est le palais du gouverneur, situé dans une position qui domine toute la rade, le jardin botanique et le jardin de naturalisation, qui date de 1817. Le premier, placé au centre de la ville, renfermait de belles promenades, par malheur peu fréquentées, et était admirablement entretenu. L'eucalyptus, le géant des forêts australiennes, le phormium tenax, ce chanvre néo-zélandais, le casuarina, ce pin de Madagascar, le baobab au tronc d'une grosseur prodigieuse, le carambollier, le sapotillier, la vanille, faisaient l'ornement de ce jardin, qu'arrosaient des canaux d'eau vive. Le second, sur la croupe d'un coteau, formé de terrasses échelonnées, sur lesquelles des ruisseaux portaient la vie et la fécondité, était consacré à l'acclimatation des arbres et des plantes des contrées européennes. Les pommiers, les pêchers, les abricotiers, les cerisiers et les poiriers, ayant parfaitement réussi, avaient déjà fourni à la colonie des plants précieux. On cultivait aussi, dans ce jardin, la vigne, l'arbuste à thé et nombre d'essences étrangères, parmi lesquelles Bougainville se plaît à citer le «laurea argentea», à la feuille brillante.

Le 9 juin, les deux bâtiments quittèrent la rade de Saint-Denis. Après avoir doublé les bancs de la Fortune et de Saya de Malha, passé au large des Séchelles, puis entre les attolls sud des Maldives, îles à fleur d'eau couvertes d'arbres touffus que couronnent des bouquets de cocotiers, ils reconnurent l'île de Ceylan et la côte de Coromandel, et jetèrent l'ancre devant Pondichéry.

Cette partie de l'Inde est loin de répondre à l'idée enchanteresse que les Européens ont pu s'en former d'après les descriptions dithyrambiques des écrivains qui ont célébré ses merveilles.

Peu considérable est le nombre des édifices et des monuments à Pondichéry, et, lorsqu'on a visité les pagodes,—ce qu'il y a de plus curieux,—et les «chaudières», dont l'utilité est l'unique recommandation, on n'a plus à s'intéresser qu'à la nouveauté des scènes qui se renouvellent à chaque pas dans cette ville séparée en deux quartiers bien distincts. A l'un, la ville «blanche», aux édifices coquets, mais si triste et si solitaire, ne doit-on pas préférer l'autre, la ville «noire», avec ses bazars, ses jongleurs, ses pagodes massives et les danses attrayantes de ses bayadères?

«La population indienne, à la côte de Coromandel, dit la relation, se divise en deux classes: la main droite et la main gauche. Cette division tire son origine du gouvernement d'un nabab sous lequel le peuple se révolta: tous ceux qui restèrent fidèles au prince furent distingués sous la qualification de main droite, et les autres sous celle de main gauche. Ces deux grandes tribus, qui partagent presque en égale portion toute la population, sont constamment en état d'hostilité pour ce qui tient aux rangs et aux prérogatives que les amis du prince avaient obtenus. Ceux-ci sont cependant restés en possession des emplois qui tiennent au gouvernement, tandis que les autres s'occupent de commerce et de métiers. Mais, pour maintenir entre eux la paix, il a fallu défendre leurs anciennes processions et cérémonies... La main droite et la main gauche se subdivisent en dix-huit castes ou métiers, pétries de prétentions et de préjugés que la fréquentation des Européens depuis des siècles n'a pas diminués. De là des sentiments de rivalité et de mépris qui seraient la source de guerres sanglantes, si les Hindous n'avaient horreur du sang et si leur caractère ne les éloignait de tous les partis violents. Cette douceur de mœurs et ce principe toujours actif de dissension servent à expliquer le phénomène politique de plus de cinquante millions d'hommes subissant le joug de vingt-cinq à trente mille étrangers.»

La Thétis et l'Espérance quittèrent, le 30 juillet, la rade de Pondichéry, traversèrent le golfe du Bengale, reconnurent les Nicobar et Poulo-Penang, port franc où se voyaient à la fois trois cents navires. Puis, elles embouquèrent le détroit de Malacca et s'arrêtèrent dans ce port hollandais, du 24 au 26 juillet, pour réparer quelques avaries survenues à l'Espérance, de manière qu'elle pût tenir la mer jusqu'à Manille. Les rapports avec le résident et les habitants furent d'autant meilleurs qu'ils se trouvèrent scellés par des repas donnés à terre et sur la Thétis en l'honneur des rois de France et des Pays-Bas.

Au reste, les Hollandais s'attendaient à céder bientôt cet établissement aux Anglais, comme cela se fit en effet quelque temps après. Et cependant, au point de vue de la fertilité du sol, de l'agrément de la situation, de la facilité de se procurer les objets de première nécessité, Malacca l'emportait de beaucoup sur ses rivales.

Bougainville quitta cette rade le 26 août, et fut contrarié par des vents debout, des calmes et des orages pendant le reste de la traversée du détroit. C'étaient les parages le plus particulièrement fréquentés par les pirates malais. Aussi, bien que la division fût de force à ne redouter aucun ennemi, le commandant fit placer des factionnaires et prit les précautions nécessaires pour éviter toute surprise. Il n'était pas rare de voir quelques-uns de ces pros montés par cent hommes d'équipage, et plus d'un navire marchand avait été récemment la proie de ces incorrigés et incorrigibles forbans.