Mais la division n'aperçut rien de suspect et continua sa route jusqu'à Singapour.

C'était un singulier mélange de races que la population de cette ville. On y rencontrait l'Européen, adonné aux principales branches du commerce; des marchands, Arméniens et Arabes; des Chinois, les uns cultivateurs, les autres exerçant différents métiers qui fournissent aux besoins de la population. Pour les Malais, déplacés au milieu de cette civilisation naissante, ou ils vivaient dans la domesticité, ou ils s'endormaient dans leur indolence et leur misère. Quant aux Hindous, chassés et bannis de leur patrie pour crimes, ils ne pratiquaient que ces métiers inavouables qui empêchent de mourir de faim la lie de toutes les grandes villes.

C'était en 1819 seulement que les Anglais avaient acheté du sultan malais de Djohor le droit de s'établir dans la ville de Singapour. La petite bourgade où ils s'établirent ne comptait à ce moment que cent cinquante habitants; mais, grâce à sir Stamford Raffles, une ville n'avait pas tardé à s'élever sur l'emplacement des modestes cabanes des habitants; par une sage mesure administrative, tout droit de douane avait été supprimé, et ce que la nouvelle cité devait à la nature, c'est-à-dire un port vaste et sûr, avait été habilement complété par la main de l'homme.

La garnison ne comptait que trois cents cipayes et trente canonniers; les fortifications n'existaient pas encore, et le matériel d'artillerie comprenait seulement une batterie de vingt canons et autant de pièces de campagne en bronze.

A vrai dire, Singapour n'était qu'un entrepôt de commerce. De Madras lui venaient les toiles de coton; de Calcutta, l'opium; de Sumatra, le poivre; de Java, l'arack et les épiceries; de Manille, le sucre et l'arack, et toutes ces marchandises étaient ensuite envoyées en Europe, en Chine, à Siam, etc.

D'édifices publics, nulle trace. Il n'y avait ni magasins publics, ni bassins de carénage, ni chantiers de construction, ni casernes; mais on remarquait une petite église à l'usage des indigènes convertis.

Le 2 septembre, la division reprit sa route et atteignit sans incident le port de Cavite. Le commandant de l'Espérance, M. Du Camper, qu'un séjour de plusieurs années à Luçon avait mis en relations avec les principaux habitants, reçut l'ordre de gagner Manille, où il devait prévenir le gouverneur général des Philippines de l'arrivée des frégates, des motifs de leur relâche, puis sonder ses dispositions et pressentir l'accueil qui serait fait aux Français.

L'intervention récente de ceux-ci en Espagne les plaçait, en effet, dans une situation assez délicate vis-à-vis du gouverneur, don Juan-Antonio Martinez, nommé à ce poste par le gouvernement des Cortès que ceux-ci venaient de renverser. Les appréhensions du commandant ne se trouvèrent pas confirmées, et il trouva auprès des autorités espagnoles, avec le concours le plus empressé, la bonne volonté la plus active.

La baie de Cavite, où les bâtiments avaient jeté l'ancre, s'encombrait tous les jours par les vases. C'était, pourtant, le principal port des Philippines. Les Espagnols y possédaient un arsenal fort bien muni, dans lequel travaillaient des Indiens des environs, ouvriers adroits et intelligents, mais paresseux à l'excès.

Tandis qu'on procédait au doublage de la Thétis et aux travaux importants que nécessitait l'état de l'Espérance, les commis et les officiers surveillaient à Manille la confection des vivres et des cordages. Ces derniers, faits en «abaca», fibres d'un bananier qu'on appelle vulgairement «chanvre de Manille», bien que cités pour leur grande élasticité, ne firent pas un bon usage à bord des bâtiments.